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Le spectacle vivant dans mon salon : illusion ou « attente attentive » ?

Qu'est-ce qu'une servante au théâtre ? Avec le confinement, l'écran a remplacé le spectacle vivant. Et demain, pour les artistes et techniciens ?
par Régis Vasseur5 mai 2020

Dans le spectacle vivant, il existe une tradition au théâtre. Ainsi, quand il n’y a plus personne sur la scène, elle consiste à laisser une ampoule montée sur un pied allumée en permanence, par exemple, la nuit.

Dessine-moi une servante

Il s’agit par cette « veille » de signifier que l’esprit de celles et ceux qui concourent au spectacle demeure, que « l’esprit court encore ». De manière plus prosaïque, cela permet, s’il est nécessaire de pénétrer sur scène, de distinguer suffisamment les éléments de décor pour n’y point trébucher. On appelle cet objet une « servante ».

L’âme du théâtre, servante, lampe au milieu du plateau, en avant-scène © Célestins, théâtre de Lyon

À l’heure actuelle, cette tradition demeure en maints théâtres ; parfois c’est un autre type de « veilleuse », plus moderne, qui remplit ce rôle. Mais la fonction est la même.

Le théâtre et la vidéo

Alors qu’un confinement quasi planétaire a rendu muettes nos scènes et obscures nos salles de spectacle, se sont allumés de partout, des millions d’écrans. Ils nous proposent une myriade de spectacles captés dans tel ou tel opéra, théâtre, salle de concert, auditorium, festivals…

L’Opéra chez soi, Belgique – avril 2020 © Opéra Royal de Liège Wallonie

« L’esprit » de nos spectacles fait plus que dessiner les contours d’un décor, il est manifeste. Par ces images qui s’installent dans notre salon, il est présent. Ainsi, nous sommes un peu moins enfermés, un peu moins absents de ce monde dont on pourrait penser, de temps à autres, qu’il nous est désormais durablement hostile.

Spectacle vivant, chance d’une pause ?

L’offre est immense et notre temps ne l’est pas moins. Nous découvrons des productions que nous avions « loupées ». D’autres, dont nous n’avions jamais entendu parler ou que nous avions depuis si longtemps envie de découvrir.

Petit éloge de la nuit au théâtre – Metteur en scène : Gérald Garutti – Comédien : Pierre Richard © Pauline Maillet

« Découvrir » ; lâchons le mot, puisqu’il dit très justement cette propension que nous avons à nous laisser guider par un propos artistique, une vision du monde. Bref, « une histoire ». Et pour que cela fonctionne, nous devons nous « laisser aller », non pas nous abandonner, mais faire confiance aux artistes et aux techniciens qui les entourent : l’histoire qu’ils déploient est aussi la nôtre. C’est pour cela qu’ils sont sur scène et nous dans les fauteuils. Mais ils savent mieux la raconter que nous qui, dans la société, avons d’autres talents, suivons d’autres chemins.

Cabaret, le musical, Théâtre Le public – Metteur en scène : Michel Kacenelenbogen – Création lumière : Laurent Kaye © Marianne Grimont

Ces chemins se rencontrent, dans les salles de spectacle et autres lieux de plein air, et c’est alors que le spectacle a lieu.

Le comédien me parle, je crois qu’il m’écoute aussi

Nous y venons. C’est de cette rencontre fondatrice qu’est constitué le spectacle vivant. Une émotion se crée entre ceux qui ont développé un projet, peaufiné « une histoire », préparé un spectacle, en somme, et nous, public disponible sans lequel « ça n’aurait pas lieu ». Un projet de spectacle qui ne se réalise pas, eh bien « ça n’existe pas », en définitive… Il n’en reste rien, pas même le souvenir d’une idée.

Carnaval de Nice 2018, structure, projeteurs et écrans au dessus des tribunes, place Masséna – Prestataire éclairage Dushow – Organisateur OTCN © Vincent Laganier

Alors, quand l’écran propose tel ou tel spectacle qui s’est tenu « en live », in vivo, en vrai, face à du public, il nous montre, déjà, autre chose. Il raconte certes. Il montre, sans doute. Il renseigne, aussi. Mais, il ne s’en dégage pas la vibration, le souffle qui s’installe dans un théâtre.

 

 

L’écran qui scintille et le spectacle vivant

Les écrans de la période de confinement sont cette veilleuse, cette « servante », comme nous la nommons. Il dit à la fois l’esprit du lieu mais aussi que l’essentiel n’est pas là ! Ce sera pour demain. Avec des gens de chair et de sang, d’émotion et d’écoute partagées. Pendant cette nuit, appelons-là confinement. Il reste quelque chose, de l’ordre du souvenir. Mais, aussi la perspective du jour d’après.

Le maître des marionnettes – Spectacle de Dominique Pitoiset

L’écran ne montre pas, en fait, le spectacle vivant. Il pourrait même, si l’on n’y prenait garde, faire croire que c’est « ça », alors qu’il ne s’agit que d’un écho. Certes rassurant : quelqu’un répond, en quelque sorte. Mais dans ce « retour de son », émetteur et récepteur sont la même personne. Alors que le spectacle vivant est partage, nécessairement partage.

Mahagonny de Weill – Angers Nantes Opéra – Mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser -Créateur lumière : Christophe Forey – Photo : Jef Rabillon

L’écran est comme la braise qu’on entretient, attentifs que nous sommes à la reprise du feu qui illuminera de nouveau.

Notre « temps de cerveau disponible »…

Ne boudons pas le plaisir que nous avons à découvrir du théâtre, de la danse, de la musique, de la chanson, de l’opéra, du cirque…  Ne boudons pas ce qui nous distrait, occupe, cultive, interroge, ce qui, aussi, « fait passer le temps », comme nous disons parfois, alors que l’ennui guette, faute de nous gagner.

Vertikal, 18e Biennale de la danse, Maison de la Danse, Lyon – Chorégraphe : Mourad Merzouki – Création lumière : Yoann Tivoli – Compagnie Käfig CCN Créteil et Val-de-Marne © Michel Cavalca

Il faudra que tout retrouve une place. Elle sera peut-être différente, autrement perçue ou souhaitée. Mais nous ne pourrons pas pour autant confondre la lueur de l’écran et la lumière du spectacle avec des comédiens, des musiciens, des chanteurs, face à nous, vous, tel et tel, chacun « individu » et, nécessairement tous « faisant groupe ».

Une cArMen en Turakie – Turka Theatre – creation 2015 © Romain Etienne – Item

Le spectacle vivant dans notre société

On n’oubliera pas que les artistes et techniciens doivent disposer de moyens et que des conditions doivent être réunies pour travailler. Et redire qu’ils ne sont « pas duplicables ». Que leur(s) public(s) ne peut pas être aussi nombreux que le laisserait penser l’audience télévisuelle d’une retransmission de tel ou tel opéra, par exemple, de manière peut-être involontaire… Au même titre que, en fait, tout un chacun, sans exception ni priorité d’aucune sorte dans d’autres domaines.

Le Chemin des Passes-Dangereuses – Théâtre Jean-Duceppe, Place des Arts, Montréal, Québec, Canada – Scénographie : Claude Goyette – Créateur lumière : Guy Simard – Acteurs : Maxime Denommee, Felix-Antoine Duval et Alexandre Goyette © Caroline Leberge

L’acteur n’existe que par le regard qu’on lui porte, l’attention qu’on lui accorde. Il n’est pas « plus important » que celui qui le regarde et l’écoute. Il est « plus », tout simplement.

Alors, quelle histoire demain ?

Demain, et ce doit être au plus tôt, nous aurons à remettre la « servante » en place parce que le rythme de nos vies aura repris un sens, « notre sens », celui de la vie. On aura alors à cœur de se raconter encore des histoires, de celles qui vont au-delà des aléas du quotidien, voire des ruptures violentes. Nous vivons pleinement le fait d’être éclairés par autre chose qu’une ampoule. Un regard, une voix ; une autre vie qui nous est indispensable puisque les nôtres n’existent que parce qu’elles sont racontables.

Nous pourrons alors laisser en suspens la question : « Quand ça s’éteint, où va la lumière » ?

Filament de lampe a incandescence – détail © choness, iStock, ThinkstockPhotos

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Régis Vasseur
Régis Vasseur
Ex-Directeur technique d’Angers Nantes Opéra. Intervenant au sein du Département scénographie de l’ENSAN de Nantes. Membre de Réditec, Association Professionnelle des Responsables Techniques du Spectacle Vivant.
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4 Commentaires
Laisser un commentaire
  • Jean-Jacques Ezrati
    Jean-Jacques Ezrati
    5 mai 2020 at 19 h 00 min

    Histoire de servante
    Lorsque à l’ouverture du centre Pompidou, en 1977, Claude Noël, engagé comme régisseur lumière, est arrivé avec une servante en bois, équipé de deux ampoules, du théâtre de Chaillot, Il lui a fallu négocier fortement pour que les services de sécurité acceptent que cette chose reste allumée de la fermeture à la réouverture de la grande salle. Au moins jusqu’en 1982 la tradition fut respectée. En est-il encore le fait aujourd’hui ?

  • Régis Vasseur
    Régis Vasseur
    6 mai 2020 at 10 h 29 min

    Je ne sais pas (je ne pense pas) que la servante soit toujours utilisée à Pompidou…
    Cela est de moins en moins le cas, d’ailleurs, dans les théâtres.
    Notamment parce qu’un autre type d’éclairage est installé, parfois allumé par détecteur de “présence” .
    L’anecdote, que je ne connaissais pas, ne m’étonne guère de Claude Noël, qui fut l’ami lors de très nombreux spectacles.
    Il disait, parlant d’un technicien qui était au planning qu’il “servait” la représentation…

  • Avatar
    Hervé
    7 mai 2020 at 1 h 53 min

    Merci Régis pour ce récit si joliment écrit, cette belle histoire qui est la nôtre gens de spectacle et public. Ces écrans, qui peuvent veiller pendant notre attente du retour des artistes en chair et en os, peuvent s’agiter, se colorer, se remplir de vie, de lumières de sons et même de vibrations, ils ne remplaceront jamais l’émotion collective ressentie dans une salle de spectacle. Un jour, bientôt, très vite, les artistes vont revenir nous enchanter.

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