Interview

« La lumière est la musique des yeux », Max Haas

De l’entrée à l’Olympia au concert de Gilbert Bécaud à l’Agora d’Évry, débuts du concepteur lumière Max Haas, quand « la lumière est la musique des yeux ».
9 juillet 2026

Max Haas est un concepteur lumière et directeur photo de renom, fort d’un nombre incalculable de prestations à son actif. Au cours de ses 45 ans de carrière, il a sculpté l’image des plus grands artistes, de Gilbert Bécaud à Jean-Louis Aubert en passant par Julien Clerc et Indochine, tout en signant des scénographies mémorables pour la mode, l’architecture et l’événementiel. Celui qui définit la lumière comme la « musique des yeux » nous livre ici son regard sur un métier où l’émotion reste le guide ultime.

 

 

Vous écrivez : « La lumière est la musique des yeux. » Quand avez-vous compris qu’elle pouvait provoquer des sentiments au même titre que la musique ?

Max Haas : Je crois bien que c’est lors du premier grand voyage de tournée avec Bécaud à Montréal, en débarquant de l’avion, mon Walkman sur les oreilles ; la luminosité était si pure que j’ai eu la sensation que l’on m’avait lavé les yeux. Il y avait un soleil et des couleurs magnifiques… Ou seul en voiture la nuit, pour aller d’une ville à l’autre en écoutant de la musique et en découvrant la variété de lumière sur les villes et les campagnes que je traversais.

Par exemple, sur un titre de Lavilliers, « Fensch vallée », en passant sur l’autoroute à la sortie de Lyon, l’éclairage des raffineries, tous ces petits points lumineux de diverses sources… En fin de compte, j’ai toujours essayé de copier la nature et ce que le hasard des voyages me mettait devant les yeux. La musique du monde est souvent lumière.

On apprend la technique dans les livres ou sur le tas, mais où apprend-on la science des couleurs et des atmosphères ?

Max Haas : Pour moi, la nature est une source inépuisable d’inspiration. Elle offre une multitude d’accords de couleurs et d’effets atmosphériques qu’il est presque impossible de reproduire à l’identique, même si l’on s’efforce de s’en rapprocher. Mon regard a toujours été nourri par ce que je traversais : la ville, le ciel, les paysages… Tout cela me fournit des exemples constants. En fin de compte, la nature est une leçon permanente.

Ceci dit, cette observation sensible doit s’appuyer sur une base solide. Si je devais conseiller un seul ouvrage, ce serait L’Art de la couleur de Johannes Itten. C’est véritablement la « bible » pour tous ceux qui travaillent ou jouent avec la lumière. Il est indispensable pour comprendre les accords, les contrastes, l’expression des formes et, surtout, les sentiments que chaque couleur peut susciter. C’est là que l’on comprend que la couleur n’est pas seulement un choix esthétique, mais un langage émotionnel.

L’Art de la couleur de Johannes Itten, 1995 – scan de la couverture © Dessain et Tolra

 

Les débuts et la bascule du technique vers l’artistique

On imagine souvent un parcours d’éclairagiste tout tracé, mais pour vous, tout a commencé par un coup de chance à l’entrée des artistes de l’Olympia. Racontez-nous ce « dimanche de 1972 » qui a changé votre vie…

Max Haas : Mon entrée à l’Olympia fut un heureux concours de circonstances. Je suis arrivé à Paris en 1972, à l’âge de 17 ans. Après divers petits boulots, dont coursier à mobylette, je me suis lié d’amitié avec un autre coursier. Un dimanche, il m’a proposé de l’accompagner voir une amie qui travaillait au standard de l’entrée des artistes à l’Olympia. C’est ainsi que j’ai commencé à fréquenter les lieux, nouant des liens avec cette amie, puis avec les techniciens, notamment le régisseur technique, Lucien Monnier.
Un jour, « monsieur Monnier » est venu me voir pour me demander de le dépanner en remplaçant au pied levé un poursuiteur absent. Je lui ai dit « OK, montrez-moi comment ça marche et go ! » À la fin du spectacle, il m’a félicité et m’a proposé de revenir travailler. C’est ainsi que j’ai été embauché comme assistant électricien, éclairagiste et poursuiteur.

Comment apprend-on la « magie du plateau » ?

Max Haas : La première tâche que m’a donnée monsieur Monnier fut de décrocher et de démonter intégralement tous les projecteurs pour un nettoyage complet, tant intérieur qu’extérieur. Cela m’a semblé fastidieux mais s’est avéré crucial pour comprendre leur fonctionnement et les réglages possibles. J’ai également eu l’opportunité d’acquérir une maîtrise approfondie de la poursuite, en particulier avec l’une des deux poursuites à charbons qui se trouvaient au plafond. Cette position, selon mon expérience et mon analyse, est la plus stratégique et la plus enrichissante pour saisir pleinement l’impact subtil et essentiel de la lumière sur la performance de l’artiste. Tout futur éclairagiste devrait commencer son apprentissage à la poursuite… C’est depuis ce poste que l’on peut véritablement anticiper, coordonner et harmoniser ce travail de mise en lumière ciblé avec l’ensemble de l’ambiance lumineuse scénique préétablie. Cette coordination est cruciale pour que la poursuite ne soit pas un élément isolé, mais qu’elle s’intègre naturellement et dynamiquement à la conception globale des éclairages. De plus, c’est là que se jouent les moments les plus spectaculaires et les plus délicats : la création et la gestion des divers effets dramatiques. Je pense notamment aux apparitions soudaines ou aux disparitions progressives, où la précision du faisceau, sa couleur, son intensité et son timing sont des vecteurs narratifs fondamentaux qui exigent une concentration et une dextérité maximales. La poursuite est un instrument narratif puissant, et sa manipulation requiert une sensibilité artistique en plus de la technique.

Projecteur de poursuite, effet lumière sur une danseuse © Pexels, Tima-miroshnichenko

Mon apprentissage a été très complet, il a couvert des aspects cruciaux de la régie plateau. J’ai notamment acquis une expertise dans l’installation des rideaux et des pendrillons, un élément fondamental pour la mise en scène. Il ne s’agit pas seulement de les accrocher, mais de les positionner de manière stratégique pour garantir une esthétique soignée et optimiser la « magie de la boîte noire » en masquant efficacement les coulisses et les zones techniques. Si la scène est belle éteinte, elle sera encore plus belle une fois éclairée…

Un autre point essentiel concerne la sécurité sur le plateau. J’ai appris la rigueur nécessaire dans la vérification systématique des passages de câbles au sol. L’objectif est double : assurer l’intégrité du matériel et, surtout, garantir que les artistes, techniciens et toute personne circulant sur scène soient en totale sécurité, en éliminant tout risque de trébuchement.

Enfin, une partie significative de ma formation a été dédiée à l’acquisition du vocabulaire technique essentiel du spectacle. Cela inclut, par exemple, la distinction fondamentale entre « côté cour et côté jardin », fond de scène, avant-scène, pour l’orientation spatiale sur scène. De plus, j’ai appris à maîtriser les manipulations des équipements scéniques, comme l’action de « charger » (ajouter du poids) ou d’« appuyer » (relâcher le contrepoids pour monter) les perches, des gestes précis indispensables pour le réglage des décors et des lumières. Cette connaissance approfondie me permet aujourd’hui d’interagir efficacement avec toutes les équipes techniques. J’ai également appris les termes de réglage des projecteurs : face, contre-jour, douche, contre-plongée, iris, focale, couteau, gobo…

Pour finir, j’ai découvert la règle d’or : le respect du public. J’ai appris à tamiser l’éclairage de la salle à 50 % pour l’avertir de l’imminence du noir salle, et donc du début du spectacle. Une fois commencé, rien ne doit venir le perturber. Pour que la magie opère, tout doit s’enchaîner parfaitement jusqu’au final et à la fermeture du rideau.

 

 

On dit souvent que certains artistes « ressentent » la lumière. Comment s’est passée votre rencontre avec Gilbert Bécaud, et comment cet immense artiste a-t-il transformé votre regard sur le métier d’éclairagiste/concepteur lumière ?

Max Haas : Il s’agit d’un nouvel enchaînement de circonstances. Nelson, le poursuiteur que j’avais remplacé à l’Olympia, est venu me voir pour me demander de le remplacer à la console lumière pour un concert de Gilbert Bécaud à l’Agora d’Évry. L’anecdote amusante, c’est que la première fois où je l’avais remplacé à la poursuite, c’était parce qu’il assurait justement un concert avec Bécaud. Cette fois-ci, il souhaitait que je prenne sa place car il avait un engagement avec Gérard Lenormand le même jour.

J’ai accepté, mais je lui ai demandé des explications, car je ne connaissais pas le tour de chant et n’avais jamais géré la console pour un artiste. Il m’a fait un croquis de l’installation demandée sur place et m’a donné quelques indications sur les ambiances des titres prévus. Me voilà donc parti.

J’ai assuré le spectacle « au feeling », en me basant sur les informations qu’il m’avait données et sur les indications de Jacques Dinnat, le régisseur particulier de Bécaud, qui était très surpris de me voir derrière la console.

À la fin du concert, le régisseur est venu me chercher : l’artiste souhaitait me parler. Dans sa loge, monsieur Bécaud m’a demandé qui j’étais, pourquoi j’étais là à la place de Nelson et où ce dernier se trouvait. Je lui ai expliqué que je n’avais pas la réponse et que Nelson m’avait demandé de le remplacer car il ne pouvait pas être présent. Bécaud m’a remercié, et je suis retourné sur scène pour donner un coup de main.
Une demi-heure plus tard, le régisseur est revenu me chercher, car Bécaud voulait me parler à nouveau. De retour dans la loge, l’artiste m’a dit : « Bon, Nelson va continuer à travailler avec Gérard Lenormand. Est-ce que cela vous intéresse de travailler pour moi ? » Évidemment, OUI !

C’est ainsi que mon parcours a connu une transition significative, passant de l’art délicat d’être poursuiteur à l’Olympia à celui, plus complet et créatif, de concepteur lumière attitré pour l’illustre monsieur Gilbert Bécaud. Cette évolution a été un tournant décisif dans ma carrière, et j’éprouve une immense gratitude pour la confiance inébranlable qu’il m’a accordée.

Extrait d’un article de presse du Journal de Montréal, octobre 1977 et programme du spectacle de Gilbert Bécaud à l’Olympia 1977 – Archives © Max Haas

Travailler à ses côtés fut une véritable école, une immersion profonde dans l’art de la lumière. Monsieur Bécaud m’a transmis des connaissances inestimables sur la manière d’utiliser l’éclairage pour sculpter les ambiances, pour marquer les débuts et les fins de chaque titre avec justesse et émotion. Étant un artiste qui incarnait ses chansons avec une richesse de jeu, mêlant la comédie et une subtilité émotionnelle rare, j’ai été formé à manier les nuances les plus fines et à moduler l’intensité lumineuse avec une précision chirurgicale. Et pour mon premier Olympia avec lui en qualité d’éclairagiste attitré, nous avons préparé le spectacle chez lui, dans son appartement de la « tour France » à Puteaux.

Ce qui le distinguait professionnellement, c’est cette capacité intrinsèque et profonde à ressentir la lumière. Il ne se contentait pas de la voir ; il l’intégrait à sa performance. Il était le seul, après une représentation, à pouvoir me signaler immédiatement si une simple lampe de scène avait grillé ou si un projecteur s’était légèrement déréglé. Sa conscience de l’espace scénique et de l’effet lumineux était telle qu’en cas de désalignement d’un faisceau, il ajustait imperceptiblement sa position – un pas en avant ou en arrière – afin de demeurer dans la zone de lumière souhaitée et de garantir que l’intention artistique de l’éclairage soit maintenue intacte. Parmi tous les artistes avec lesquels j’ai eu l’honneur de collaborer, je n’ai retrouvé cela qu’avec Marie-Paule Belle (qui me disait : « Je me sens belle dans ta lumière… »), et Yves Montand. Cette rigueur et cette symbiose avec l’outil lumière faisaient de Bécaud un professeur exceptionnel et un mentor involontaire.

Je tiens, une fois de plus, à lui exprimer ma profonde reconnaissance : encore merci, monsieur Bécaud.

En 1987, vous commencez à être identifié comme directeur de la photographie. Au-delà du titre, en quoi l’arrivée de la vidéo et de la captation a-t-elle imposé de nouvelles contraintes à votre manière d’éclairer ?

Max Haas : Cette qualification de « directeur photo » est d’abord venue de l’évolution de mes prestations : j’ai commencé à travailler sur davantage d’événements liés à la communication, à la mode, aux assemblées générales d’entreprises et surtout à la captation de concerts. Dès qu’il y a une caméra vidéo, le regard change.
C’est une prolongation technique de mon métier, mais avec un autre axe et d’autres contraintes. En vidéo, on travaille pour l’œil de la caméra, ce qui impose une rigueur différente de celle de la scène pure. C’est aussi une question de statut professionnel : dans le milieu de l’image, on ne vous appelle plus « éclairagiste/concepteur lumière », mais « directeur photo ». C’est une évolution de la définition même de notre travail qui s’est accompagnée d’un changement de reconnaissance dans la profession.

Autodidacte, « formé sur le tas », vous avez géré environ 5 000 prestations. Au-delà des erreurs, quels imprévus techniques ont donné naissance à une innovation visuelle qui est, aujourd’hui encore, un standard du spectacle vivant ?

Max Haas : En réalité, toutes les erreurs sont formatrices, car elles surgissent là où on ne les attend pas. Le grand classique, c’est d’arriver avec un plan de scénographie précis et de s’apercevoir au déchargement que les dimensions de la salle ne correspondent absolument pas. À ce moment-là, il faut tout repenser dans l’urgence, car le soir même, « ça doit jouer ».

Je me souviens du premier concert début de tournée de Julien Clerc en 1983 (voir photo). J’avais prévu une structure complexe en perspective, mais la scène de Rueil-Malmaison était trop petite. Le matériel s’entassait sur scène, les techniciens n’avaient plus de place… À un moment, un roadie a attrapé un élément de structure et l’a redressé verticalement pour faire de la place. Là, j’ai eu un déclic. Puisqu’il était impossible de monter le « truss » à l’horizontale, j’ai décidé de tout basculer. On a installé tous les éléments verticalement, en fer à cheval autour de la scène. Cela créait un look de colonnes que l’on appelle aujourd’hui des « totems ». C’est une idée née d’une contrainte insurmontable, et qui a été reprise maintes fois depuis dans le métier.

Tournée Julien Clerc 1983, chapiteau de La Villette – Totems verticaux – Production ArtMédia Variétés © Max Haas

A suivre…

Show-business français des premières heures en lumière

 

 

Approfondir le sujet

Photo en tête de l’article : Max Haas – portrait – avril 2026 © Max Haas

Équipe du projet

Concepteur lumière Max Haas
Artiste Johannes Itten
Chanteur Gilbert Bécaud Gérard Lenormand Marie-Paule Belle Julien Clerc
Comédien Yves Montand

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Concepteur lumière et directeur de la photo indépendant de AJ-Lightdesign. Pratique la lumière par passion depuis plus de 20 ans dans le spectacle, l’événementiel, la TV et l’architecture. Membre de l’association IALD. Co-fondateur en 2000 du bureau d'études A-Full. Expatrié plusieurs années en Asie et aux Philippines en collaboration avec C-LAO Philippines et iSight Inc.
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