De la scène au bâti, l’art de raconter en lumière
Traverser les genres : des concerts à l’architecture |
Concerts, défilés de haute couture, conventions internationales ou scénographie d’espaces : vous avez exploré tous les terrains. Au-delà de la technique, quel est le « fil rouge » qui unit tous ces univers, et comment avez-vous vécu cette période où tout semblait à inventer ?
Max Haas : Ce qui restait identique, quel que soit le secteur, c’était la curiosité, le goût de la découverte et ce défi permanent de se dire : « Je peux le faire, pourquoi pas ? » Pour moi, la lumière est toujours restée un jeu. Nous étions dans une période bénie où nous étions des précurseurs ; nous avions carte blanche et, surtout, la confiance de la jeunesse.

Sur le plan technique, nous utilisions une base de matériel standard, mais, comme les technologies étaient en perpétuel développement, c’était le début des projecteurs mobiles asservis et la scène devenait notre laboratoire. On testait les nouveautés en live, on délirait sur leurs utilisations possibles. Les résultats étaient parfois grandioses, parfois plus mitigés, car le pilotage n’en était qu’à ses débuts et ne permettait pas vraiment d’obtenir les effets souhaités, on piochait dans ce qui était possible et on l’incluait, mais l’important était cette liberté totale d’expérimenter. À cette époque, presque personne n’avait fait ce que nous tentions, alors tout nous semblait possible.
En passant du rock au ballet (Compagnie Julien Lestel, Alexandra Cardinale…), la temporalité change. Comment adapte-t-on sa « grammaire lumineuse » pour sculpter le corps des danseurs ?
Max Haas : La grande différence avec la danse, c’est que l’on ne cherche plus la rythmique ou le « délire » de couleurs d’un concert. Ici, l’enjeu est de sculpter les corps sur un fond neutre pour permettre une lecture parfaite du mouvement chorégraphique, tout en suggérant un univers imaginaire et lyrique.
Pour y parvenir, on utilise une technique très spécifique.
Éclairage latéral
Ces lumières latérales venant des coulisses (côté cour et côté jardin) permettent de détacher la silhouette du danseur sans polluer le fond de scène, offrant un rendu très pur à la chorégraphie.

Éclairage en douche
J’ai un souvenir particulièrement fort des ballets de Julien Lestel. Nous utilisions des « douches » (projecteurs verticaux surplombant la scène) pour faire apparaître et disparaître les danseurs dans des îlots de lumière, créant une atmosphère presque irréelle.

Éclairage à l’ancienne
Avec des rampes au sol en bord de scène type rampes de bougies des premiers théâtres.
Dans le ballet, la lumière ne doit pas seulement montrer ; elle doit accompagner le souffle et la trajectoire des corps pendant toute la durée de l’œuvre.
Dans l’univers de la mode (Kenzo, Dior…), la lumière doit avant tout flatter les matières et rester « photo-friendly ». Quelles étaient vos règles d’or à l’époque pour ne jamais trahir la vision du créateur ?
Max Haas : À mon époque, la règle d’or pour la mode était la fidélité absolue ; il ne fallait pas trahir les couleurs des créations. Le travail se concentrait sur un équilibre subtil entre blancs chauds et blancs froids sur le catwalk (le podium). C’était une exigence technique forte pour que les photographes captent la nuance exacte d’un tissu.
La fantaisie était très limitée. On s’autorisait parfois un « petit délire » visuel uniquement au niveau du portail d’apparition, le moment où le mannequin entre en scène, pour marquer le coup. Mais une fois sur le podium, la sobriété régnait. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup évolué et le spectacle a pris une place plus importante, mais durant mes premières années, la lumière devait savoir s’effacer derrière la collection.
Pour des géants comme Suez, Air France ou L’Oréal, l’enjeu est de transformer une identité d’entreprise en expérience visuelle. Comment crée-t-on une scénographie corporate qui respecte l’ADN d’une marque sans tomber dans le gadget ?
Max Haas : Dans l’univers de la convention, le client ne cherche pas forcément l’émotion pure, mais la clarté du message. La scénographie doit être au service du produit : elle s’appuie sur les formes et, surtout, sur les codes couleur de la marque. C’est un exercice délicat qui demande une grande adaptabilité, car on ne traite pas un produit industriel technique (Samsung) comme on traite un produit de beauté (L’Oréal).

Ma règle d’or pour rester cohérent, c’est l’observation. Pendant les réunions de préparation et les répétitions, je scrute les slides (les présentations visuelles) sur les story-boards ou diffusées sur les écrans. Je cale mes ambiances lumineuses sur les teintes dominantes de ces supports pour que l’ensemble du plateau soit en totale harmonie avec le discours. Si une image passe du bleu à l’orange, la scène et la salle doivent suivre pour immerger le public.
L’un de mes souvenirs les plus marquants reste la Keynote de Steve Jobs pour le lancement de l’ordinateur NeXT au palais des Congrès de Paris. Ce n’était pas seulement une question de scénographie, mais une leçon de présentation par un homme génial. Dans ces moments-là, la lumière doit être d’une précision absolue pour souligner le charisme de l’orateur et la révolution technologique qu’il présente. C’est là que le métier d’éclairagiste rejoint celui de metteur en scène.
Je me souviens également de la Keynote Samsung à Francfort avec son grand président arrivant suivi par son staff, style empereur du Japon et mise en scène grandiose.

« Architecture & lieux » |
De la cave rock de la salle de concert Le Plan à l’appartement de luxe, en passant par la mythique Locomotive : comment l’architecture impose-t-elle sa propre écriture lumineuse et quel défi technique vous a le plus marqué dans ces lieux fixes ?
Max Haas : Créer une ambiance durable pour un lieu fixe est un exercice très différent de l’événementiel. Il faut que la régie s’adapte à l’âme du lieu et éventuellement aux diverses futures prestations.
Le Plan (Ris-Orangis) : le défi du volume
C’était une petite salle rock avec à peine deux mètres sous plafond. J’ai dû concevoir un système « miniature » : des miniponts triangulaires qui épousaient la forme en triangle de la scène et des projecteurs très compacts mini PAR 16 boostés en 24 V pour obtenir de la puissance malgré la taille réduite. Plus tard, pour La Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand, j’ai décliné cet esprit rock, mais sur une scène beaucoup plus grande, en créant une régie entièrement modulable inspirée des structures de tournée, type pont face, douche et CJ.

La Locomotive (Paris) : l’ère du « délire » technologique
C’était la nouvelle discothèque rock emblématique des années 80. J’y avais conçu une structure en forme d’araignée articulée qui montait et descendait. C’est ici que nous avons installé les tout premiers Téléscans conçus en France par un précurseur du délire lumière, Didier Leclerc. C’était une révolution : le premier projecteur automatique français, avec lampes HMI 1200 W, basé sur un miroir mobile, qui permettait des effets de balayage inédits. Nous en avions sur les « pattes » de l’araignée, en façade et en douche. Le succès a été total.

Appartement privé (Saint-Germain) : la lumière connectée
Ici, on change d’univers. Le propriétaire voulait pouvoir piloter son intérieur depuis son iPhone, au tout début de l’iPad. Tout était en LED : des projecteurs encastrés pour « lécher » les bords de fenêtres, un pourtour de plafond en RGB White pour changer d’ambiance à volonté, et des mini découpes de type muséographique pour sculpter la lumière autour de ses œuvres d’art et de ses statues.

Dans chaque projet, qu’il s’agisse de sécurité drastique en salle de spectacle ou d’esthétique pure en privé, mon rôle est de transformer l’architecture en un espace vivant et programmable.
Processus créatif et méthode |
Votre méthodologie suit un cycle précis : brief, repérage, palette, tests, conduite. Dans cette chaîne de création, quelles sont les étapes sur lesquelles vous ne transigez jamais, et comment le passage de la main à l’ordinateur a-t-il modifié votre précision ?
Max Haas : L’étape que je ne sacrifie jamais, c’est le repérage du lieu. C’est absolument indispensable pour « sentir » l’espace. Les rares fois où je n’ai pas pu me rendre sur place en amont, cela s’est toujours traduit par des complications majeures à la réalisation. Un repérage réussi, couplé à un bon brief sur le terrain, permettent de maîtriser les tenants et les aboutissants du projet.
Vient ensuite le choix de la palette chromatique. À mes débuts, nous n’avions pas la souplesse des LED ; nous travaillions uniquement avec des filtres physiques, des gélatines de type LEE Filters ou Rosco. Il y avait une science du mélange. D’ailleurs, je trouve encore aujourd’hui que certaines couleurs obtenues par filtrage traditionnel ont une profondeur et une beauté que la programmation LED peine parfois à égaler (voire n’égale jamais).
Enfin, il y a la rigueur du plan lumière. Avant l’arrivée de l’informatique, nous dessinions tout à la main avec des normographes lumière – ces plaques en plastique avec des symboles de projecteurs. Aujourd’hui, l’ordinateur a pris le relais, ce qui nous permet de préparer une base de conduite extrêmement précise, même si la touche finale ne se donne qu’au moment des premiers essais réels sur le plateau.




Vous évoquez souvent la flamme d’une bougie comme l’égal des technologies actuelles. Comment la révolution de la LED vous a-t-elle permis de retrouver cette émotion du minimalisme tout en utilisant un arsenal high-tech ?
Max Haas : L’arrivée de la LED a été une véritable révolution pour l’émotion visuelle, non pas par sa puissance et sa faible consommation d’énergie, mais par sa capacité à se faire oublier. Elle nous a permis de recréer la magie du vivant avec une autonomie et une durée de vie inédites.
Réalisme de la flamme
Grâce à la technologie LED, nous avons pu simuler des effets de flammes vacillantes, comme des pots à feu ou des bougies disposés sur scène, avec un réalisme frappant, mais sans les contraintes de sécurité du feu réel.
Effet « Lucioles »
La miniaturisation nous a permis de créer des petits bouquets de LED, des points lumineux minuscules dispersés sur le plateau. Cela donne cet effet de « petites étoiles » ou de lucioles qui flottent dans l’espace, apportant une poésie immédiate à la scénographie.
Lumière invisible
c’est sans doute ce qui m’a le plus marqué. J’ai utilisé les premières barres de LED, si fines qu’elles pouvaient être dissimulées derrière un simple pied de micro. La source disparaissait totalement aux yeux du public : l’artiste semblait s’éclairer par magie, sans que l’on puisse deviner d’où venait la lumière.
Pour moi, le high-tech n’est jamais une fin en soi. Le véritable arsenal, c’est celui qui parvient à se cacher pour ne laisser place qu’à l’émotion d’un point de lumière dans le noir.

Aujourd’hui, la technologie permet un calage au millième de seconde. Pour vos envois de mémoires (cues), êtes-vous plutôt partisan du timecode millimétré ou de la « main humaine » au fader ?
Max Haas : Personnellement, j’ai toujours privilégié la main humaine. Un artiste ou un musicien ne joue jamais deux jours de suite de la même manière ; les nuances, l’intensité et le ressenti changent à chaque concert. La main permet d’épouser ce « live » avec une souplesse qu’une machine n’aura jamais.
Certes, les spectacles actuels sont devenus d’une complexité telle, avec un nombre de projecteurs et de paramètres impressionnant, qu’il est souvent devenu obligatoire de tout préprogrammé et de synchroniser via un timecode. Mais même lorsque je travaillais sur des consoles très modernes, je programmais mes effets sans jamais les automatiser totalement. Je gardais toujours un déclenchement manuel.
Pour moi, le timecode est idéal pour les « son et lumière » ou les spectacles fixes, mais pas pour le concert et surtout le live. Le déclenchement à la main permet d’être en accord avec l’instant présent et d’éviter un rendu trop robotique et à côté du rythme. Le live doit rester humain.
Révolutions techniques (et ce qu’elles changent vraiment) |
Des projecteurs traditionnels aux projecteurs asservis en passant par les projecteurs équipés de lampes LED : comment ces révolutions technologiques ont-elles transformé votre « palette narrative », et que regrettez-vous de l’ère de l’incandescence ?
Max Haas : Je viens de l’époque du « traditionnel » : les PAR 64, les découpes, les PC, les projecteurs à quartz. Tous fonctionnaient avec des lampes à incandescence, ce qui offrait une magie que l’on a un peu perdue. La base de l’éclairage du vivant, c’était la gradation : entre 0 % et 100 % d’intensité, la température de couleur changeait, offrant des sensations et des nuances de chaleur totalement différentes. Puis sont arrivés les projecteurs automatiques. Quand j’étais jeune, je rêvais d’avoir un projecteur derrière le batteur qui puisse bouger tout seul ! C’est arrivé, c’est merveilleux techniquement, mais on est passé d’une sensibilité humaine à un pilotage par ordinateur. Le rendu est devenu plus « robotique » et, malgré la débauche d’effets, souvent plus froid.
La LED a ensuite apporté la trichromie RVB (rouge, vert, bleu), nous permettant de fabriquer des couleurs à volonté. Mais là encore, une couleur créée par mélange de composants LED n’aura jamais la finesse, la précision et la profondeur d’une teinte obtenue avec un filtre physique (gélatine) choisi pour un sentiment précis.

Aujourd’hui, la technologie permet une « signalétique » qui tape à l’œil, mais elle tombe souvent dans des standards répétitifs, les effets préprogrammés des consoles permettent de gagner du temps dans la programmation, mais, de fait, ce sont toujours les mêmes…. C’est peut-être un « vieux snob » qui vous parle, mais je reste convaincu qu’avec trois fois rien et du matériel traditionnel, on obtient une magie et une capacité à faire rêver que la technologie actuelle peine parfois à égaler.
En tant que directeur photo, comment gérez-vous le conflit entre « l’œil humain » du public et « l’œil électronique » de la caméra ? Quel a été votre déclic pour marier ces deux visions souvent contradictoires ?
Max Haas : C’est un dilemme permanent. L’éclairagiste crée pour le spectateur, tandis que le directeur photo créé pour un capteur qui ne réagit pas du tout comme l’humain. Même si les caméras actuelles sont devenues extrêmement sensibles, leurs exigences restent spécifiques.
Pour le public, on peut se permettre la magie du clair-obscur, des nuances subtiles et des intensités légères. Mais pour la caméra, il faut avant tout du « diaph » et un équilibre : une puissance lumineuse suffisante pour garantir une qualité d’image acceptable. On doit alors s’adapter, monter les niveaux et privilégier des teintes plus pastel, mieux digérées par la technologie vidéo.
Je me souviens des années 70-80 : vous prépariez un concert de Lavilliers tout en douceur et en nuances, et soudain, la régie télé arrivait. Le directeur photo de la chaîne débarquait et envoyait ses « 5 kW » de blanc pur sur la scène pour que la caméra y voie quelque chose. C’était terriblement moche, cela « bouffait » littéralement la vie du spectacle ! C’était une souffrance pour nous, les éclairagistes de concert.
Le déclic, pour moi, a été d’accepter cette dualité. J’ai compris qu’il y a deux métiers distincts.
- En spectacle : je travaille pour la magie et l’émotion du public.
- En convention ou en captation : je travaille pour la caméra.
Aujourd’hui, l’évolution du matériel permet enfin de trouver un équilibre et de produire des éclairages qui conservent une vraie qualité artistique. Mais il faut savoir quelle « bouche » on nourrit en priorité.
Y a-t-il une technologie à laquelle vous avez farouchement résisté avant de finir par l’adopter ? Qu’est-ce qui vous freinait, et comment avez-vous fini par l’intégrer à votre travail ?
Max Haas : J’ai longtemps résisté aux consoles numériques et aux systèmes de programmation automatisés. Pourquoi ? Parce que je trouvais ce passage à l’informatique très froid, toujours robotique. Pour moi, le résultat manquait cruellement de la chaleur et de la respiration organiques que l’on obtient en manipulant directement les projecteurs traditionnels.
Cependant, le spectacle a tellement évolué, intégrant une complexité technologique toujours plus grande, qu’il a bien fallu que je m’y fasse et que je l’accepte. J’ai dû apprendre à composer avec ces nouveaux outils pour répondre aux exigences des productions modernes.
Mais malgré cette adaptation forcée, je reste un amoureux de l’ancienne tradition tellement plus magique. Ce sont deux façons de travailler totalement différentes : l’une est mathématique et programmée, l’autre est instinctive et sensible. Même si j’utilise aujourd’hui le numérique, mon cœur bat toujours pour la lumière qui se façonne à la main.
A suivre…
Diriger la lumière, fédérer les talents

Approfondir le sujet
- Show-business français des premières heures en lumière
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- Éclairagiste, art et technique, ombre et lumière du métier
Montage de photos en tête de l’article : Ballet les Âmes Frères, compagnie Julien Lestel – La soirée Bal Orange à la grande Halle de la Villette, Auditoire production – Convention Orange au Cnit La Défense, Auditoire production – Soirée Ciba Chrome au Cirque Phenix – Levé de rideau production concert Bertignac, Zénith de Paris, Alias production – Présentation de la Statue géante Pyramide de Morabito, Golf d’Aunoux le Faucon, Magnum – Lancement du parfum Caron au musée Rodin à Paris, Caron production – Le grand repas soirée, Auditoire production – Photos © Max Haas




