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Les lampes Art Nouveau de l’École de Nancy en verrerie

La modernité sous la forme de fleurs. Au début du XXe siècle, l’École de Nancy crée les premiers luminaires pour lampes électriques.
13 janvier 2022

Après la guerre de 1870, l’Alsace et la Moselle deviennent allemandes. De nombreux Français (les « optants ») choisissent de s’installer à Nancy. La ville passe de 50 000 habitants, en 1870, à 120 000 en 1914. Cette croissance démographique va s’accompagner d’une prospérité économique. Ville frontalière avec l’Allemagne, elle fera de Nancy la plus grande ville de l’est de la France. C’est dans ce contexte que va émerger la verrerie d’art de l’École de Nancy et ses lampes Art Nouveau.

Quand un notaire se lance dans la verrerie d’art

Jean Daum, notaire à Bitche en Moselle, est l’un des exemples les plus remarquables de cette migration. Il vend son étude de notaire pour s’installer à Nancy (côté français) en 1876. Deux ans plus tard, il devient chef d’une entreprise de verrerie, domaine dont il ne connaît rien. À sa mort en 1885, ce sont ses fils Auguste et Antonin qui reprennent la direction de la manufacture et l’orientent vers la création artistique qui fera sa renommée. Les collaborations de la manufacture Daum avec des créateurs préfigurent l’esprit de l’École de Nancy dont Antonin sera le vice-président à la fondation en 1901.

Le musée des Beaux-Arts de Nancy sur la place Stanislas présente l’impressionnante collection Daum avec près de 300 objets en verre exposés datant de la création de l’entreprise jusqu’aux œuvres contemporaines.

Vitrines de la collection Daum, musée des Beaux-Arts de Nancy / Photo : Amandine Brugière

Émile Gallé en chef de file de l’Art Nouveau

Émile Gallé est, lui, né à Nancy en 1846 et c’est incontestablement la figure la plus marquante de l’École de Nancy dont il sera le premier président de 1901 jusqu’à sa mort en 1904. Pas moins de trois métiers – maître verrier, céramiste et ébéniste – sont nécessaires pour le définir. Chef d’entreprise, il construit des ateliers pour chacun de ces trois domaines et y adjoint au centre une pièce où il conçoit ses projets. Ce sont surtout ses talents et ses innovations dans la verrerie d’art qui lui apportent une renommée internationale quand il présente ses œuvres aux expositions universelles (à Paris en 1878, 1889, 1900, à Chicago en 1897, à Saint-Louis en 1904).

Victor Prouvé, Portrait d’Émile Gallé © Musée de l’École de Nancy

Profondément patriote (il inclut parfois la Croix de Lorraine dans sa signature), Gallé est aussi ouvertement dreyfusard. Dans une société nancéienne conservatrice et parfois antisémite, cette position courageuse lui vaut une certaine impopularité.

Alliance des industries d’art, inspirée par la nature

Conscient du retard pris dans les arts décoratifs par la France, notamment vis-à-vis de l’Allemagne, Émile Gallé propose un groupement pour promouvoir l’industrie d’art de Lorraine. L’Alliance provinciale des industries d’art, communément appelée École de Nancy, est créée en 1901. Émile Gallé en prend la présidence.

 

 

Dans le prolongement de l’Arts & Crafts anglais, l’École de Nancy est la manifestation la plus significative de l’Art Nouveau en France. Pour avoir une idée des réalisations, il faut se rendre au merveilleux musée de l’École de Nancy. Aménagé dans la demeure du collectionneur Eugène Corbin, le musée, ouvert au public depuis 1964, est agencé comme un intérieur de l’époque : salle à manger, chambre, bureau… Chaque pièce regroupe mobilier, peintures, objets décoratifs, lampes et luminaires. Plus encore que pour les autres mouvements d’Art Nouveau, la nature est la source principale d’inspiration. La présence à Nancy d’un centre d’horticulture reconnu y est probablement pour quelque chose.

Eugène Vallin, Victor Prouvé et manufacture Daum, salle à manger Masson © Musée de l’École de Nancy / Photo : Arnaud Carpentier

Premières lampes pour la lumière électrique

À la fin du XIXe siècle, la lampe à pétrole puis électrique devient un accessoire identifiable des intérieurs bourgeois. Ainsi c’est « sous la lampe » que le peintre Victor Prouvé (père de l’architecte et designer Jean Prouvé) représente les filles de son ami Émile Gallé. Il reprend un motif utilisé par ses contemporains tels que Vuillard ou Bonnard.

Victor Prouvé, Sous la lampe / Portrait des filles Gallé, 1889 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Philippe Caron

La lampe à incandescence est brevetée par l’Américain Thomas Edison en 1879 et va rapidement faire son entrée dans les foyers. Les lampes sont souvent utilisées directement, ou alors placées dans des luminaires de lampes à pétrole dont l’usage est détourné.

Art Nouveau de Nancy inspiré par la nature

Mais c’est l’Art Nouveau qui va proposer les premiers luminaires spécifiquement conçus pour la lampe à incandescence. À New York, ce sont les abat-jour en verre coloré proposés par Louis Comfort Tiffany.

À Nancy, en collaboration avec le décorateur Louis Majorelle, la manufacture Daum va concevoir des lampes sur pied, en suspension et plus rarement en applique. Les luminaires sont déclinés en différents modèles et vendus sur catalogue. L’entreprise Daum en fait l’une de ses spécialités.

Daum-Majorelle, flambeau Magnolia, vers 1902 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Michel Bourguet

Les lampes de l’École de Nancy s’inspirent littéralement de la nature : les supports en métal évoquent les tiges tandis que les fleurs sont imagées par des vasques en verre coloré.

Daum-Majorelle, Lampe Pissenlits, vers 1902 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Claude Philippot

Pissenlits, magnolia, églantine, les noms des luminaires sont aussi très explicites.

Émile Gallé, suspension Oignon, vers 1902 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Claude Philippot

L’École de Nancy avec Émile Gallé propose également des lampes dans le même esprit floral.

Émile Gallé, lampe Ombelles, 1902 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Claude Philippot

Déclin et réhabilitation de l’École de Nancy

Le décès d’Émile Gallé en 1904 porte un coup d’arrêt au développement de l’alliance. Remplacé à la présidence par Victor Prouvé, la dernière exposition collective a lieu en 1909. Après la Première Guerre mondiale, l’Art Nouveau n’a plus la cote. La création s’adapte au goût de l’époque pour l’Art Déco. Longtemps dédaignés, le style Art Nouveau et les travaux de l’École de Nancy ne seront de nouveau valorisés qu’à partir de la fin du XXe siècle.

 

 

 

Approfondir le sujet

Photo en tête de l’article : Émile Gallé, surtout de table Les Pontédéries, vers 1902 © Musée de l’École de Nancy / Photo : Philippe Caron

Équipe du projet

Entreprise Manufacture Daum Jean Daum Auguste Daum Antonin Daum Émile Gallé
Association École de Nancy

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Professions Fabricant éclairage Artisan Verrier Maître verrier Céramiste
Fonction du lieu Musée
Source Lionel Simonot
Enseignant-chercheur, Lionel Simonot enseigne l’éclairagisme depuis 2003 à l’École nationale supérieure d’ingénieurs de Poitiers – ENSI Poitiers : cours magistraux et pratiques en photométrie, technologie des sources de lumière, dimensionnement électrique et interactions lumière matière. Ses activités de recherche portent sur les propriétés optiques et l’apparence des matériaux, notamment via le GDR APPAMAT. Applications : films minces nanocomposites, couches de peinture en glacis ou vernis et objets obtenus par impression 3D. Il est auteur de la transposition du livre de Pierre Bougueur, Essai d’optique sur la gradation de la lumière, du livre rétrospectif et prospectif, Éclairage et lumière du IIIe millénaire, 2000-2050, aux éditions Light ZOOM Lumière en 2021.

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Lieu

  • Musée de l'école de Nancy
  • Nancy, France