Sébastien Vauclair, du ciel étoilé à la science de la nuit
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?
Sébastien Vauclair : Ma passion pour la nuit et l’astronomie remonte à l’adolescence, période durant laquelle j’ai commencé à pratiquer sérieusement l’astronomie amateur. À 16 ans, je donnais déjà des conférences grand public sur l’astronomie, souvent dans des villages vacances. Je m’appuyais alors, il faut bien le reconnaître, sur les diapositives de ma mère, elle-même dans le domaine. Après quelques études, j’ai soutenu une thèse en astrophysique en 2004 à l’université de Toulouse, à l’Observatoire Midi-Pyrénées. Cette période a été marquante à plus d’un titre, car j’y ai rencontré ma future épouse, avec qui j’ai fondé dès la fin de ma thèse La Clef des Étoiles, une boutique d’astronomie toujours active aujourd’hui. Il s’agit d’un magasin proposant du matériel d’observation aussi bien dédié à l’astronomie qu’à l’observation de la nature, ainsi que des animations et des formations.

Comment avez-vous commencé à vous impliquer dans la protection du ciel nocturne ?
Sébastien Vauclair : Très tôt, j’ai été sensible à la pollution lumineuse en tant qu’astronome amateur. Voir disparaître progressivement le ciel étoilé était frappant, et cette prise de conscience m’a naturellement conduit à rejoindre l’Association nationale pour la protection du ciel nocturne, l’ANPCN. En 2010, elle est devenue l’ANPCEN, afin d’élargir son champ d’action à l’ensemble de l’environnement nocturne.
En 2008-2009, dans le cadre de l’année mondiale de l’astronomie, nous avons proposé la création de la première réserve internationale de ciel étoilé (RICE) en France, autour de l’observatoire du pic du Midi. Menée sur environ cinq ans, cette expérience associative m’a montré qu’il fallait changer d’échelle et professionnaliser notre démarche pour travailler avec les collectivités, qui exigent des appels d’offres publics pour tout projet.

Comment est né DarkSkyLab ?
Sébastien Vauclair : En 2014, j’ai fondé DarkSkyLab avec la volonté explicite de sortir d’un prisme strictement astronomique. L’idée était de créer un pont entre la recherche scientifique fondamentale et les besoins opérationnels des collectivités. Nous apportons des outils et des solutions concrètes pour mieux appréhender l’impact de la lumière sur l’environnement et contribuer à sa réduction, en mobilisant des arguments économiques, écologiques et de santé humaine.
Nous organisons également des animations, des formations et des événements pour sensibiliser le grand public et les décideurs à la pollution lumineuse et à la protection de la nuit.
Après plusieurs phases d’évolution, DarkSkyLab s’appuie aujourd’hui sur un noyau de quatre personnes, accompagné de :
- La TeleScop: société spécialisée en télédétection ;
- TerrOïko: bureau d’études environnementales.
Comment avez-vous vécu le passage d’un engagement associatif à une activité professionnelle autour de ces enjeux ?
Sébastien Vauclair : Au début, j’ai reçu des critiques, y compris de la part de militants engagés de longue date dans la protection du ciel nocturne. Certains m’accusaient de vouloir « faire du business » avec un sujet qui, selon eux, devait rester strictement bénévole et militant, ou relever du domaine institutionnel. Il existait une vraie méfiance, comme si professionnaliser ce combat revenait à le trahir.
Pour ma part, je n’y ai jamais vu de contradiction. Travailler sur la pollution lumineuse, produire des diagnostics rigoureux, répondre à des marchés publics, collaborer avec des collectivités ou des industriels, tout cela demande du temps, des compétences et une expertise pointue.
Aujourd’hui, le discours a beaucoup évolué : la pollution lumineuse est reconnue comme un enjeu environnemental à part entière, et le fait qu’il existe des bureaux d’études spécialisés est désormais complètement accepté.
Comment vos collaborations avec les professionnels de l’éclairage ont-elles évolué ?
Sébastien Vauclair : Au début, ces relations étaient quasi inexistantes : nous parlions surtout entre astronomes, et les professionnels de l’éclairage ne nous consultaient pas. Mais au fil de mon activité, j’ai été amené à dialoguer avec l’ensemble des acteurs concernés – industriels de l’éclairage, bureaux d’études, collectivités territoriales, écologues – pour que chacun comprenne l’importance d’un objectif commun : réduire les impacts de la lumière sur la biodiversité et les humains tout en maintenant un éclairage fonctionnel et sûr.

Aujourd’hui, ces collaborations sont devenues naturelles. Nous intervenons dès la conception des projets d’éclairage, apportons nos données et notre expertise. Nous travaillons main dans la main avec tous les acteurs pour trouver des solutions équilibrées, car la lutte contre la pollution lumineuse est à présent un enjeu partagé. Elle s’inscrit dans les politiques locales et les pratiques professionnelles.
Travaillez-vous aujourd’hui hors de France ?
Sébastien Vauclair : Oui, de plus en plus. La France reste néanmoins notre principal terrain d’action. Environ 15 000 communes, la quasi-totalité des parcs nationaux, ainsi qu’une majorité de parcs naturels régionaux et de grandes métropoles, ont déjà bénéficié des résultats de nos travaux.
À l’international, nous avons des projets en Belgique, en Suisse, au Maroc, au Chili pour les observatoires astronomiques, et plus récemment aux États-Unis, dans un contexte très différent : une expertise sollicitée dans le cadre d’une procédure judiciaire liée à une pollution lumineuse industrielle majeure.
Que sait-on aujourd’hui des impacts des nuisances lumineuses en matière de biodiversité ?
Sébastien Vauclair : La prise de conscience concernant l’impact sur la biodiversité se généralise seulement depuis une quinzaine d’années. Les études sont encore peu nombreuses, car elles nécessitent des suivis longs, parfois sur plusieurs cycles biologiques. Mais les résultats disponibles sont déjà très préoccupants.
Prenons l’exemple des insectes : on estime qu’un seul lampadaire peut provoquer la mort d’environ 150 insectes par nuit. Rapporté aux quelque 12 millions de points lumineux en France, cela représente des milliards d’insectes détruits chaque année. Et cela concerne en particulier des pollinisateurs nocturnes, dont le rôle écologique est essentiel, mais encore largement méconnu du grand public.

Il y a aussi des effets de fragmentation des habitats et des corridors de déplacement des espèces. Une route éclairée peut devenir une barrière infranchissable pour certains animaux, comme les amphibiens ou les petits mammifères. Cela perturbe leurs déplacements, leur reproduction et, à terme, la viabilité des populations. Ce sont des effets souvent invisibles à court terme, mais extrêmement nocifs à long terme.
Enfin, on observe des impacts indirects sur des écosystèmes auxquels on ne pense pas spontanément. Par exemple, dans le bassin d’Arcachon, l’éclairage nocturne perturbe le plancton, ce qui affecte ensuite les huîtres. De même, les vers de terre ou certaines espèces aquatiques réagissent à des niveaux de lumière extrêmement faibles.
Existe-t-il des niveaux d’éclairement au-delà desquels les espèces sont particulièrement affectées ?
Sébastien Vauclair : Oui, mais la situation est très complexe, car chaque espèce a sa propre sensibilité. Certaines, comme le crapaud commun, sont perturbées par des éclairements bien inférieurs à celui apporté par la pleine lune. Cela peut suffire à réduire drastiquement leur activité ou leur succès reproducteur.

À l’inverse, des espèces, comme certaines chauves-souris, peuvent s’adapter en modifiant leur comportement, par exemple en chassant autour des lampadaires où les insectes sont attirés. Mais cette adaptation profite à quelques espèces opportunistes, au détriment de beaucoup d’autres.
C’est pourquoi il est essentiel de distinguer :
- la pollution lumineuse diffuse, comme les halos urbains visibles à des dizaines de kilomètres, qui perturbent notamment l’orientation des oiseaux migrateurs ;
- la pollution lumineuse directe, issue des lampadaires, qui peut piéger localement de nombreuses espèces.
Enfin, il ne faut pas oublier que les êtres humains sont également concernés : la pollution lumineuse perturbe nos rythmes biologiques, notre sommeil et, à terme, notre santé, rappelant que ce phénomène touche l’ensemble du vivant.
Propos recueillis par Lionel Simonot en visio, les 16 et 18 décembre 2025.
A suivre…
Cartographier la nuit pour mieux la protéger
Approfondir le sujet
- Athena-Lum d’Hélène Foglar et David Loose, et la lumière
- Cluster des Médias : éclairage, inclusivité et biodiversité
- Projet innovant d’éclairage public dans le Cher, à Avord
- Louise Cheynel, Adeline Dumet, Emmanuelle Gilot-Fromont, Corinne Régis, Eve Ramery, Vanessa Gardette, Benjamin Rey, Thierry Lengagne, Nathalie Mondy, Does nocturnal light pollution impair immune function in a wild-living amphibian?, 4 décembre 2025, British Ecological Society
Photo en tête de l’article : Sébastien Vauclair – portrait © DarkSkyLab
Équipe du projet
Livres
25 questions pour mieux comprendre l’arrêté nuisances lumineuses
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Maxime Van Der Ham décrypte l’arrêté nuisances lumineuses. 25 questions pour comprendre cette nouvelle réglementation en éclairage extérieur. |
La pollution lumineuse, rapport d'information n° 769, OPECST
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L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques a publié un rapport sur la pollution lumineuse en janvier 2023. |




