Scène Publique en lumière par Agathe Argod et Solveig Pezin
Scène Publique éclaire la ville en mariant création, technique et engagement collectif. L’entretien avec Agathe Argod et Solveig Pezin met en avant deux trajectoires d’architectes. Grâce à leur sensibilité à l’espace et à l’éclairage, elles sont devenues conceptrices lumière. De l’espace public à la sobriété lumineuse, histoire de l’apprentissage du métier à la transmission de l’agence, de l’avenir de la profession à la continuité public-privé.

Quel est votre parcours de formation ?
Agathe Argod : J’ai fait de l’architecture à l’école de Paris Villemin. Après un an en Finlande, j’ai suivi un DEA paysage.
Solveig Pezin : Architecte de formation, j’ai fait l’école d’architecture de La Cambre à Bruxelles.
Comment êtes-vous « tombée » dans la conception lumière ?
Agathe Argod : J’ai travaillé chez des architectes pendant deux ou trois ans, puis chez Roger Narboni car je voulais découvrir la conception lumière, et enfin chez Jacqueline Osty par goût du paysage.

Solveig Pezin : J’ai rencontré Isabelle Corten juste après mon diplôme d’architecture, à une période où le secteur connaissait un ralentissement. Elle travaillait notamment sur un plan lumière d’un quartier de Bruxelles. Elle m’a proposé de la rejoindre. J’y ai découvert une discipline qui me plaisait particulièrement : la possibilité de travailler à différentes échelles, du territoire jusqu’au détail. Cette approche m’a convaincue et je suis restée plusieurs années à ses côtés.
Quelle a été votre pratique professionnelle ensuite ?
Solveig Pezin : J’ai ensuite rejoint l’agence d’architecture K2A à Bruxelles pendant près de quatre ans. Cette expérience a renforcé mon intérêt pour l’intégration de la technique tout en gardant une cohérence d’ensemble. Elle m’a aussi appris à porter une attention particulière aux détails.

Agathe Argod : Pendant mes études, j’ai travaillé auprès de scénographes et muséographes, mais aussi au théâtre avec Alexis Forestier, rencontré en architecture. Ensuite, ils m’ont sollicitée et je me suis lancée en freelance grâce à eux. J’ai commencé comme scénographe en libéral en 1994. Je me suis installée jeune. Ils avaient pas mal de projets, expos, musées… Ils m’ont mis le pied à l’étrier !
Solveig Pezin : J’ai ensuite choisi de me consacrer pleinement à la conception lumière en rejoignant l’agence 8’18’’ à Marseille. Avec le recul, ce choix n’était sans doute pas si surprenant : dans plusieurs de mes projets d’études, la lumière occupait déjà une place importante, comme outil de mise en scène de l’espace.

Comment l’agence Scène Publique a été créée ?
Agathe Argod : Après 10-15 ans d’expérience, je faisais surtout du théâtre ou du paysage, plus vraiment d’expo ou d’architecture intérieure. Donc, j’ai créé Scène Publique en 2010 à Marseille.
De Paris à Marseille, quelle fut la transition au niveau des projets ?
Agathe Argod : En 2008, je suis surtout arrivée à Marseille avec des projets de marché public portés par des équipes parisiennes. J’avais encore une petite structure à Paris avec Flore Siesling et Anne-Sophie Bienfait. Mais tout ça s’est vite arrêté : en 2012, il y avait moins de travail, Flore est partie à Toulouse, donc nous nous sommes séparées, mais je suis restée attachée à la scène et l’espace public.

Comment vous êtes-vous rencontrés autour de la lumière ?
Solveig Pezin : Nous nous sommes rencontrées par l’intermédiaire de Jacques Gouteyron, fondateur de Nowatt Lighting. Je travaillais alors sur le développement d’un mobilier d’éclairage solaire en bois et nous nous sommes croisées à plusieurs reprises. Je savais qu’Agathe travaillait dans la lumière, mais à ce moment-là nous ne parlions pas vraiment de travail.

Comment les projets en espace public se construisent-ils ?
Agathe Argod : Tout ça se construit grâce à des amitiés architecturales ; j’ai travaillé avec des proches de mes professeurs à l’école d’architecture, comme Christian Devillers ou Paul Chemetov. Tous étaient à l’AUA, l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture. Parallèlement, Roger Narboni m’a recommandé à Christian Devillers, par exemple. Un petit coup de pouce qui aide à démarrer !

Avec quelle agence de paysagistes travaillez-vous ?
Agathe Argod : J’avais une relation très amicale avec certains paysagistes, comme Martine Rascle et Guerric Péré d’Ilex, à Lyon. À l’époque, ils n’avaient pas encore intégré la conception lumière au sein de leur agence comme aujourd’hui. J’ai rencontré Martine en 1997, sur le chantier de la place Jean Jaurès à Saint-Étienne, grâce à Yves Adrien, fondateur de l’agence Coup d’éclat, que j’avais connu pendant mes études et retrouvé chez Roger Narboni. Au démarrage de son activité en nom propre, Yves m’a fait travailler en free-lance sur certains de ses projets. Nous avons gagné ce concours à Saint-Étienne, dont Martine était paysagiste et nous nous sommes vite très bien entendues. D’ailleurs, notre amitié dure toujours. Par la suite, elle m’a fait confiance et j’ai collaboré assez régulièrement à ses projets.
Qu’aimez-vous particulièrement dans l’espace public ?
Agathe Argod : Ce que j’aime est l’enjeu collectif de l’espace public. Donner du sens au « vivre ensemble ». J’aime quand les projets sont simples, sans surenchère, avec une certaine économie.

Comment s’est passé la transmission de l’agence ?
Agathe Argod : J’ai croisé Solveig à plusieurs reprises durant l’été 2021. En la rencontrant, je me suis dit « elle a vraiment l’énergie pour faire ce que je fais, peut-être même mieux ou différemment. » Défendre un projet dans le cadre d’un marché public exige avant tout de la conviction, que l’on y croit, que l’on s’engage pleinement. Alors, sur un coup d’inspiration, le 17 août, j’ai appelé Solveig et je lui ai demandé si elle pouvait imaginer reprendre Scène Publique. C’était il y a trois ans et demi.
Quelles ont été les étapes de cette évolution professionnelle ?
Solveig Pezin : J’ai quitté 8’18’’ pour une activité à mon nom. Cela m’a permis de continuer certains projets avec 8’18’’ tout en commençant à travailler pour Scène Publique. Depuis trois ans et demi, Agathe et moi collaborons sur différentes opérations. Certaines sont menées ensemble, d’autres séparément, mais nous échangeons beaucoup et cette transmission s’est construite progressivement.

Depuis juillet 2025, Solveig Pezin est à la tête de Scène Publique.
Agathe Argod : Oui, tout à fait.
Solveig Pezin : Je suis gérante de Scène Publique. C’est ce qui m’intéressait : continuer à apprendre, garder une certaine liberté. Pour moi, tout ça s’est fait en douceur, il n’y a pas eu de rupture, c’est juste une évolution naturelle.

Pourquoi n’y a-t-il pas de formation de concepteur lumière en France ?
Agathe Argod : N’ayant pas d’école, nous venons tous d’horizons différents. Du coup peut-être qu’en France, l’approche du métier de concepteur lumière est plus varié, moins cadré qu’ailleurs, en Italie ou en Allemagne par exemple où des formations diplômantes existent. Certains viennent du cinéma, de la photo, du théâtre… D’autres ont un cursus de design d’objets, ou plus technique. Cette diversité est une richesse du métier. Mais il est difficile de tout regrouper dans une seule et même formation.
Dans notre métier, il est possible d’exercer sans disposer d’un diplôme spécifiquement protégé de concepteur lumière ; en revanche, pour être membre de l’association des concepteurs lumière et éclairagistes, il faut être reconnu par ses pairs. Ce mélange d’ouverture d’esprit et de reconnaissance par la communauté professionnelle est précieux, à une époque très normative. Aussi, peut-être sommes-nous rétifs à une forme d’encadrement strict de la profession ?
Comment la taille des agences influence-t-elle le métier ?
Solveig Pezin : En Allemagne ou en Angleterre, les agences de conception lumière peuvent être de très grande taille, ce qui est beaucoup plus rare en France. Cela tient aussi, selon moi, à une approche différente du métier. Dans ces pays, la dimension technique et l’ingénierie occupent une place prépondérante, tandis qu’en France nous revendiquons davantage une approche créative et artistique.
Nous avons cette particularité de mêler les compétences du bureau d’études à une démarche de création. C’est d’ailleurs ce qui me plaît dans ce métier : l’articulation entre expertise technique et sensibilité artistique.

Quel est le regard des architectes et des paysagistes sur le métier ?
Agathe Argod : Les architectes ou paysagistes s’intéressent peu à notre métier. Franchement, c’est rare qu’ils viennent voir les projets la nuit ! Comme s’ils n’avaient pas compris qu’on effectuait vraiment un travail de conception. C’est un vrai enjeu : même dans le milieu de la maitrise d’œuvre, notre métier est souvent mal compris.
Êtes-vous venue à Marseille pour la lumière du soleil ?
Agathe Argod : Je suis venue à Marseille pour la qualité de la lumière solaire. Ça change la vie, car ici, elle est vive même l’hiver. Il y a du mistral, mais un ciel toujours bleu.
Solveig Pezin : Il suffit de sortir du train et d’arriver sur le parvis de la gare Saint-Charles pour comprendre. Après quelques jours de déplacement, cette lumière très particulière donne immédiatement de l’énergie.
Quelle est votre vision du futur de la conception lumière ?
Agathe Argod : Ce que je trouve intéressant, c’est la connaissance du matériau lumière, qui reste essentielle. C’est de plus en plus technique, avec le pilotage, la gradation…
Je pense que l’on devrait plus sensibiliser les gens à l’intérêt de la lumière, qu’elle soit solaire ou artificielle. Dans l’enseignement en école d’architecture, l’éclairage, à mon époque, était synonyme de bilan énergétique, mais la question de la lumière ne s’arrête surement pas là ! Si on développait cette sensibilité dans les formations, peut-être que davantage de personnes s’intéresseraient à la lumière, et viendraient avec nous aux soirées de réglages lumière !

Comment le métier de concepteur lumière pourrait-il évoluer ?
Agathe Argod : Je pense que l’on pourrait explorer de nouvelles voies, surtout avec les enjeux environnementaux actuels. Par exemple, travailler sur les matériaux mis en œuvre, sur des accessoires de réflexion lumineuse comme les catadioptres… Il y a sûrement plein de dispositifs à inventer, des systèmes hybrides, un peu comme la voiture hybride : du solaire qui viendrait réactiver l’électroluminescence régulièrement, etc… Mais ces techniques sont encore expérimentales, elles peinent à trouver leur place dans la commande publique.
Solveig Pezin : Dans les projets urbains, je suis souvent frappée par le cloisonnement entre les différents services. Chacun intervient dans son domaine et la lumière arrive parfois trop tard. Pourtant, il serait plus pertinent d’intégrer ces questions dès la conception et de mutualiser davantage les équipements. Écologiquement comme économiquement, nous avons tout à gagner et à penser les infrastructures de manière plus transversale.
Agathe Argod : Une autre évolution possible consisterait à intervenir simultanément dans la sphère publique et privée. La séparation entre ces deux domaines tend parfois à réduire considérablement l’espace public vécu. Il serait donc pertinent d’étendre la réflexion aux lots privés, en formulant par exemple des prescriptions pour les halls d’immeubles ou les espaces de transition, afin de prolonger les parcours et d’assurer une continuité des ambiances la nuit.

Un bon exemple de gestion de l’éclairage public-privé ?
Solveig Pezin : À Saclay, une mission d’AMO sur les lots est associée à la mission de maitrise d’œuvre. Elle permet une cohérence entre lots bâtis et l’espace public. Elle permet de conserver une cohérence lumineuse à l’échelle de tout le quartier, plutôt que de juxtaposer des réponses indépendantes. Agathe s’en sort bien !
Agathe Argod : Pour commencer, sur le projet de la ZAC du Moulon, les paysagistes et les architectes sollicités sur les lots privés comme sur les espaces publics ont plutôt du talent ! Et le projet lumière, à part les grands mâts multi projecteurs, ne coûte franchement pas cher ; c’est majoritairement du matériel d’entrée de gamme, choisi avant que nous ne soyons missionnés. Mais avec la mission d’AMO sur les lots, on intervient comme conseil sur les phases d’études des architectes qui construisent les bâtiments. Ils intègrent nos prescriptions.

La nuit, les bâtiments universitaires restent ouverts, il existe une fluidité entre les ambiances des espaces publics et celles des espaces intérieurs. Les architectes ont porté une attention particulière aux transitions, en travaillant les températures de couleur, la hauteur des luminaires ou encore les niveaux d’éclairement. Cette approche apporte une richesse et une complexité supplémentaires à un projet d’espace public qui pourrait, autrement, paraître un peu trop simple.

Le maître d’ouvrage, l’EPA, joue également un rôle déterminant. Très impliqué, il est régulièrement présent lors des visites nocturnes. Au fil des projets, il a développé une véritable culture de la lumière. C’est un interlocuteur qui s’intéresse sincèrement aux enjeux de l’éclairage urbain et qui contribue à faire progresser la réflexion sur ces sujets.
Propos recueillis par Vincent Laganier à Marseille le 13 novembre 2025.

Approfondir le sujet
- Prix de l’ACEtylène 2012 : le concours de la conception lumière
- Quel mobilier lumière prescrire pour être pertinent dans le temps
- L’éclairage solaire pour la prescription, un marché innovant
Photo en tête de l’article : Solveig Pezin et Agathe Argod, conceptrices lumière, Marseille, France – Photo © Scène Publique
Livres
Éclairage et lumière du IIIe millénaire, 2000-2050, un livre collector
![]() |
Le phénomène éclairage a vécu une mutation. Ville, architecture, conception lumière, pollution lumineuse... Qu'en sera-t-il demain ? |
Conception lumière et mise en œuvre des trames noires
![]() |
Découvrez les trames noires, une révolution verte en ville ! Initiées en 2011 à Rennes, elles transforment l'éclairage urbain. Un guide collaboratif pour tous. |
Éclairage urbain et architectural du village olympique des athlètes
![]() |
Le village olympique pour les athlètes des Jeux de Paris 2024. Une approche exemplaire de réemploi en éclairage urbain par Concepto et le Studio 5.5. |
Équipe du projet
Évènement
- Appel pour les Prix de la conception lumière ACEtylène 2026
- PRIX ACE - L’ACE ouvre ses Prix de la conception lumière. Le concours fête ses 15 ans. Nouvelles règles. Critères clarifiés. Dépôt revu. Date limite : 2 octobre 2026.
- Date : du vendredi 2 octobre 2026 au vendredi 2 octobre 2026
- Lieu :
- ACE
- France







