Interview

Patrice Guérin rallume les lanternes de projection

Collectionneur et expert, Patrice Guérin fait revivre les lanternes de projection de la Maison Molteni. Visite guidée par un passionné de ces techniques.
11 juillet 2024

Quel est votre parcours ?

Patrice Guérin : Après des études aux Arts déco à Paris, j’ai travaillé au sein du service audiovisuel de Philips, puis à mon compte à partir des années 80. Il s’agissait de créer des supports audiovisuels pour la communication d’entreprises. Avant l’usage massif de logiciels de présentation comme PowerPoint, la rétroprojection et la projection de diaporamas étaient utilisées.

Comment avez-vous constitué votre collection ?

Patrice Guérin : J’ai débuté en achetant des pièces diverses relatives à la projection dans des brocantes. Ensuite, j’ai ciblé mes recherches sur les lanternes de projection d’images fixes, puis plus précisément sur celles provenant du fabricant Molteni. Je ne cherche pas à tout acheter : cela finit par coûter cher et par prendre beaucoup de place ! En revanche, j’essaye d’avoir une connaissance complète du sujet en achetant également des gravures, des livres et des catalogues anciens.

Vue panoramique du musée installé chez Patrice Guérin à côté de Compiègne © Patrice Guérin

Aujourd’hui, j’utilise les plateformes d’achat/vente en ligne, ainsi que les sites de vente aux enchères. J’ai aussi un réseau de marchands et brocanteurs qui savent ce qui m’intéresse et peuvent me contacter pour me proposer un objet d’intérêt.

Quand les premières lanternes magiques sont-elles apparues ?

Patrice Guérin : Les premiers dispositifs de projection sont apparus au XVIIe siècle. Kircher en évoque le principe dans son ouvrage d’optique Ars Magna Lucis et Umbrae en 1646. À la fin du XVIIIe siècle, des spectacles de lanternes appelées « magiques » par certains, ou « de peur » par d’autres, se développent comme les fantasmagories d’Étienne-Gaspard Robertson. Des colporteurs équipés de leur lanterne se déplacent de village en village pour raconter des histoires en projetant des dessins peints sur des plaques de verre.

Gravure de 1794. Caricature représentant une « lanterne magique républicaine » © Henri Plon – Collection Patrice Guérin, Diaprojection

À partir de la moitié du XIXe siècle, les techniques et les usages évoluent. Les lanternes de projection sont davantage utilisées pour des conférences mondaines ou pédagogiques, les photographies positives sur plaque de verre remplacent les dessins.

Quelle est la spécificité du fabricant Molteni ?

Patrice Guérin : D’origine italienne, les opticiens Molteni s’installent à Paris en 1782 pour vendre des appareils scientifiques. Pendant les 40 dernières années du XIXe siècle, la Maison Molteni est la plus importante et la plus réputée des entreprises spécialisées dans les projections lumineuses en France. Outre le développement des dispositifs de projection, Alfred Molteni, le dernier dirigeant de l’entreprise, participe à de très nombreuses séances de projection et établit une collection de plus de 70 000 vues.

Exemple de projection sur un écran © Patrice Guérin

Comment fonctionne une lanterne de projection ?

Patrice Guérin : Le principe optique a peu évolué au fil du temps. La lanterne est un boîtier dont les parois internes sont noires pour éviter toute réflexion parasite. Elle contient une source de lumière, des éléments optiques – un réflecteur et/ou un condenseur – pour amener un maximum de flux lumineux dans le plan où est positionnée la vue à projeter, et enfin un ensemble de lentilles qui jouent le rôle d’objectif pour le réglage de la mise au point et de l’agrandissement. Rappelons que la vue doit être placée à l’envers.

Schéma d’une lanterne de projection dans les années 1930

Quelles ont été les évolutions techniques au cours du XIXe siècle ?

Patrice Guérin : Les optiques se sont améliorées et les lanternes se sont adaptées aux nouvelles sources de lumière du XIXe siècle : la bougie, les lampes à huile, les lampes à pétrole, puis les lampes électriques à incandescence.

Sources de lumière pour de faibles éclairages © Patrice Guérin

Pour des projections à grande distance, il faut une puissance lumineuse plus importante. La lumière oxhydrique est par exemple obtenue en portant à incandescence un cylindre de chaux vive grâce à la flamme émise par un chalumeau alimenté par un mélange d’oxygène et d’hydrogène. Pour rendre la lampe plus autonome, le gaz hydrogène peut être remplacé par de l’alcool ou de l’éther contenu dans un réservoir.

Différents chalumeaux pour lanternes de projection © Patrice Guérin

Pour un flux lumineux encore plus important, il fallait opter pour des lampes à arc.

Comment ces premières lampes électriques fonctionnaient-elles ?

Patrice Guérin : La principale difficulté au XIXe siècle était de disposer d’électricité ! Pour alimenter une seule lampe à arc, il fallait associer jusqu’à soixante piles Bunsen. Plus tard, elles sont remplacées par des dynamos ou des groupes électrogènes.

L’arc électrique se crée entre deux charbons qui s’usent assez vite. Pour s’assurer que le courant électrique – et par conséquent le flux lumineux – reste stable, il est nécessaire de maintenir une distance constante entre les charbons. Ces réglages peuvent être manuels ou automatiques, à l’aide d’un régulateur associant un électro-aimant à un mécanisme d’horlogerie.

Différentes lampes à arc pour lanternes de projection © Patrice Guérin

Les lanternes de projection fonctionnent-elles encore ?

Patrice Guérin : Les lanternes de fabricants comme Molteni sont robustes et équipées de bonnes optiques. Elles sont encore opérationnelles aujourd’hui ! Il serait toutefois compliqué d’utiliser les sources de lumière d’origine avec les contraintes de sécurité de notre époque. Elles sont remplacées par des sources LED spécifiques pouvant émettre jusqu’à 10 000 lm. Nous faisons ainsi fonctionner les lanternes de projection lors de conférences-spectacles avec, comme à l’époque, un conférencier devant l’écran, et l’opérateur assurant le passage des vues.

Patrice Guérin et sa compagne lors d’une projection à la BNF en juin 2022 © Alexandra Bouedo

Les lanternes à deux objectifs nous permettent d’assurer des transitions de type fondu enchaîné entre les vues. Des effets spéciaux rudimentaires sont même possibles à l’aide d’un troisième objectif ou en jouant sur les optiques ou le déplacement de la lanterne comme pouvait le faire Robertson.

Comment les dispositifs de projection ont-ils évolué jusqu’à aujourd’hui ?

Patrice Guérin : L’essor du cinéma a éclipsé l’importance des systèmes de projection à images fixes. Ce sont pourtant les mêmes types de projecteurs, équipés des lampes les plus puissantes de l’époque. Le 4 mai 1897, l’incendie du Bazar de la Charité fut par exemple provoqué par une mauvaise manipulation d’un chalumeau oxyéthérique, pourtant dénommé « Sécuritas », de la marque Molteni.

Les systèmes de projection à images fixes ne vont pas pour autant disparaître et seront utilisés notamment pour l’enseignement, ou pour des réunions dans le monde professionnel ou familial. À partir des années 1950, les projecteurs de diapositives vont connaître un certain succès auprès d’un large public. Les principes de projection changent radicalement lorsque les images à projeter deviennent numériques à la fin du XXe siècle.

Comment valorisez-vous votre collection ?

Patrice Guérin : L’ensemble des pièces de ma collection est référencé, notamment en les photographiant dans un studio de prises de vues maison. Les objets les plus remarquables sont réunis dans deux salles d’exposition chez moi, près de Compiègne. Depuis 2010, je tiens le blog Diaprojection.fr. Enfin, j’écris et mets en page des livres très illustrés sur la Maison Molteni. Deux tomes sont publiés, le troisième sur les sources de lumière sera disponible fin 2024.

Patrice Guérin présentant ses deux livres sur les lanternes de projection Molteni © Alexandra Bouedo

Propos recueillis par Lionel Simonot chez Patrice Guérin, près de Compiègne, dans l’Oise.

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Enseignant-chercheur, Lionel Simonot enseigne l’éclairagisme depuis 2003 à l’École nationale supérieure d’ingénieurs de Poitiers – ENSI Poitiers : cours magistraux et pratiques en photométrie, technologie des sources de lumière, dimensionnement électrique et interactions lumière matière. Ses activités de recherche portent sur les propriétés optiques et l’apparence des matériaux, notamment via le GDR APPAMAT. Applications : films minces nanocomposites, couches de peinture en glacis ou vernis et objets obtenus par impression 3D. Il est auteur de la transposition du livre de Pierre Bougueur, Essai d’optique sur la gradation de la lumière, du livre rétrospectif et prospectif, Éclairage et lumière du IIIe millénaire, 2000-2050, aux éditions Light ZOOM Lumière en 2021.
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