Isabelle Corten, pour la formation à la conception lumière
Malgré l’étroitesse du marché de la conception lumière en Belgique, une dynamique existe : la demande de sobriété, la reconnaissance progressive du rôle du concepteur lumière et l’intérêt croissant des écoles peuvent ouvrir de vraies perspectives. À condition, désormais, de structurer la formation en France et de mieux intégrer la lumière aux projets urbains et architecturaux.
Comment vois-tu le futur du métier de la conception lumière en Belgique ?
Isabelle Corten : C’est assez désolant, parce que tout le monde fait le même constat. En Belgique, on a essayé de se développer un master lumière, puis on s’est vite rendu compte que le marché n’était pas assez grand : il n’y a au fond que cinq agences, donc forcément, les possibilités sont limitées.

Pourquoi n’y a-t-il pas de formation de concepteur lumière en France ?
Isabelle Corten : Concernant le métier de concepteur lumière, je m’interroge sur la formation. En Belgique, on voyait bien le cercle vicieux : pas assez d’agences parce qu’il n’y a pas assez de personnes formées, et pas assez de personnes formées parce qu’il n’y a pas assez d’agences pour les accueillir.

Ce qui m’étonne, c’est que, même en France, à une autre échelle que la Belgique, cela reste compliqué. Dans les pays germaniques, il existe pourtant depuis longtemps plusieurs formations solides. Je ne comprends pas ce qui bloque, ni pourquoi cela ne prend pas davantage. Et puis, on est encore trop peu entendus par les urbanistes et les architectes, alors que l’enjeu est important.
Comment former à la lumière dans les écoles d’architecture ?
Isabelle Corten : J’interviens depuis des années dans des écoles d’architecture et du paysage : on me dit que oui, la lumière est essentielle, mais au final, cela passe souvent à la trappe au profit d’autres priorités.
À mes yeux, une option lumière un peu consistante dans une formation d’architecture serait déjà un vrai progrès. Mais même cela reste difficile à mettre en place : on a eu, par exemple, de nombreuses réunions avec l’École du paysage de Lille pour proposer, en formation continue, un module ou un package lumière. Avec François Migeon, on a monté le projet et organisé une conférence. Sur le moment, tout le monde disait que c’était une bonne idée, que c’était important. Mais derrière, rien ne suit.

Je ne relance même plus, j’en ai un peu ras le bol. Ce travail n’est pas vraiment valorisé – et, plus largement, nous non plus, par rapport à nos confrères et consœurs. On est souvent appelés en dernier, et il faut sans cesse se battre pour faire reconnaître ce qu’on fait.
On tourne en rond : on dit que c’est fondamental, tout le monde est d’accord, puis ça retombe. Je comprends mal le mécanisme. Et sur le marché français, les agences sont-elles prêtes pour ce type d’approche ? Pas toutes, sans doute, mais certaines, oui. La difficulté, c’est que l’on forme les personnes qui arrivent, puis les aléas de la vie font qu’elles ne restent pas toute leur carrière ; et c’est normal.

Comment la taille de ton agence de conception lumière a-t-elle évolué ?
Isabelle Corten : On a été jusqu’à une dizaine en Belgique, puis une vingtaine avec Raphaël Girouard, répartis sur deux sites, lui à Marseille et moi à Liège. Aujourd’hui, on est cinq.
Dans ma logique de simplicité, cette échelle me convient mieux. Même si on mène pas mal de projets en parallèle, je trouve intéressant de rester une petite agence : j’aime être sur le terrain et je trouve que c’est une belle taille.

Après, il faut rester prudent : je suis très enthousiaste, donc je peux vite dire oui à des choses qui m’embarquent. Mais la taille de l’agence change forcément la manière dont on pense son développement et ce que l’on a envie de mettre en place.
En somme : rester à taille humaine.
C’est l’équation impossible pour tout chef d’entreprise…
Isabelle Corten : Pour moi, l’idée n’a jamais été de grandir. Quand j’ai fondé Radiance35, ce n’était pas du tout l’objectif. Si on a fini par avoir deux agences, c’est surtout parce que les choses se sont présentées comme ça, pas dans une logique de « Monopoly » ou d’expansion à tout prix.
Après, chacun a son approche. Moi, je reviens plutôt à quelque chose de plus simple, et cela me convient mieux. Parce qu’au fond, ce n’est pas facile : il faut tenir, ne pas trop s’emballer, sinon, avec une petite équipe, on ne sait plus suivre.

Que voudrais-tu que la lumière fasse, qu’elle ne fait pas aujourd’hui ?
Isabelle Corten : C’est une bonne question. Je crois que l’on devrait simplifier.
Moi, j’ai une approche très terre à terre : on a complexifié tous les systèmes, surtout technologiquement, alors qu’on devrait revenir à plus de simplicité, presque dans une logique durable.
Je ne suis pas contre la technologie, évidemment, mais pour la lumière du futur, il faudrait peut-être un peu se calmer.
Moi, je rêve d’un monde avec moins de gadgets, moins d’hyperconnecté, car on en voit les limites, notamment en consommation énergétique ; et plus centrée sur l’humain.

Et puis je rêve aussi de villes qui vont vers plus de sobriété lumineuse : pas l’extinction totale, parce que – je pense- cela pose problème, mais des réductions très fortes, de l’ordre de 80 %.
On l’essaie sur le terrain, et à chaque fois, les gens disent que c’est plutôt bien.
Je rêve d’une ville à -80 % d’éclairage, au moins à partir de 22 h, où les homme et les femmes se sentent bien, et plus largement, je rêve de calme. J’ai le sentiment que l’on s’est un peu perdus.
Je crois qu’avec cette simplicité retrouvée on y gagnerait en qualité !
Propos recueillis en visio le 9 juin 2026 par Vincent Laganier.

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Photo en tête de l’article : Passerelle, quartier Étangs Noirs, Molenbeek Bruxelles, Belgique – Conception lumière Radiance35 – Photo © Serge Brison




