Interview

Alexis Coussement, chorégraphe de lumière muséale

Concepteur lumière, Alexis Coussement est spécialisé dans l’éclairage muséal. Quelle est sa singularité et sa vision des enjeux culturels et sociétaux ?
8 juin 2026

As-tu une singularité dans ton approche qui se traduit dans tes projets lumière ?

Alexis Coussement : Ma singularité, je pense que c’est peut-être mon parcours, justement. C’est difficile à définir, mais ce qui ressort de ce que j’entends dire, c’est qu’il s’agit d’une lumière qui est assez discrète et très sensible. Par exemple, ACL n’est pas des fanatiques du matériel, on n’est pas des fétichistes du luminaire, on va plutôt chercher des solutions discrètes et cachées, autant que possible, pour que ce soit seulement l’effet lumineux et l’ambiance qui ressortent, l’objet, le lieu ou l’exposition qu’on éclaire.

Dans l’agence, on essaie de faire une lumière qui s’oublie, qui s’efface pour que le sujet ressorte, en particulier en exposition. On est très contents s’il n’y a aucun commentaire sur la lumière dans le livre d’or, par exemple.

 

 

En termes de méthode, on est extrêmement attachés au réglage ; l’idée, c’est d’avoir une ligne claire lors de la conception, tout en se laissant toujours un maximum de liberté jusqu’au moment des réglages où, pour nous, c’est vraiment 50 % de la réussite d’un projet. Encore plus dans un musée ou dans une exposition, c’est 80 % de la réussite. En éclairage urbain c’est différent, mais même là, les réglages sont très importants. C’est vital pour que le projet fonctionne.

Gabrielle Chanel. Manifeste de mode, exposition, éclairage de costumes, Palais Galliera, Paris, France – Concepteurs lumière Elodie Salatko et Alexis Coussement – Architecte Atelier de l’île – Scénographe Sandra Courtine, Ciel Architectes – Photo © Alexis Coussement
Ron Mueck, exposition, Alexis Coussement
Ron Mueck, exposition, éclairage d’accentuation des cranes, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, France – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Qu’est-ce qui te séduit le plus dans ta profession ?

Alexis Coussement : ce qui me rend fier, c’est quand des gens qui ne sont pas du tout du métier – un public général –, ressentent quelque chose. Ils ne pourront pas forcément analyser que c’est à cause de la lumière, mais ils restent scotchés devant une œuvre, ou ils sont pris par l’ambiance d’un lieu, d’une exposition, d’un bâtiment ou d’une façade.

Je suis fier quand les gens sont pris par l’émotion que la lumière peut créer. Par exemple, au palais des Beaux-Arts de Lille, on a refait l’éclairage avec une lumière très travaillée, techniquement très sophistiquée, de l’un de leurs chefs-d’œuvre, Le Festin d’Hérode, un bas-relief en marbre blanc de Carrare réalisé par le sculpteur Donatello vers 1435 selon une technique nouvelle. Le bas-relief prend une énorme profondeur de la lumière avec, en plus, un éclairage dynamique et un scénario. Quelqu’un qui n’est pas du métier m’a dit qu’il a vu des spectateurs rester vraiment scotchés et être saisis par la magie de l’interaction entre la lumière et ce très beau bas-relief. Donc ça, c’est vraiment une fierté : provoquer de l’émotion chez les gens. On retrouve ça souvent, la lumière est un matériau très émotionnel.

Donatello, salles du Moyen-Age, rénovation éclairage muséographique, Palais des Beaux-Arts, Lille, France – Scénographe Scénografià – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement
Donatello, salles du Moyen-Age, Alexis Coussement
Donatello, salles du Moyen-Age, rénovation éclairage muséographique, Palais des Beaux-Arts, Lille, France – Scénographe Scénografià – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement
Donatello, salles du Moyen-Age, Alexis Coussement
Donatello, salles du Moyen-Age, rénovation éclairage muséographique, Palais des Beaux-Arts, Lille, France – Scénographe Scénografià – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Tu sembles avoir une affinité pour l’éclairage muséal. Comment cette spécialisation s’est-elle opérée ?

Alexis Coussement : c’est vrai. Cette spécialisation s’est opérée un peu fortuitement, par chance. Christian Biecher, avec qui on a eu une belle collaboration pendant pas mal d’années, devait réaliser la scénographie d’une exposition au musée d’Art moderne de Paris, et il m’a demandé de concevoir l’éclairage. Je découvrais complètement, mais j’avais quand même, grâce à l’école de la photo, une bonne culture en histoire de l’art. Ma mère est peintre, donc j’avais aussi une forte sensibilité à la représentation. Après avoir réalisé la conception de l’éclairage de cette exposition, j’ai tout de suite senti des affinités. L’approche discrète et sensible, cette façon de voir les choses, non pas d’affirmer une lumière, mais d’abord de soutenir l’objet, le propos, l’expo.

Et puis, j’ai toujours aimé toutes les formes d’art de toutes les époques. C’est une très grande chance d’avoir eu ce background familial où l’on a toujours aimé et apprécié l’expression artistique, et aussi d’avoir fait beaucoup de musique : classique, piano et orgue. L’apprentissage de la musique développe vraiment la sensibilité, l’écoute et la disponibilité, ce qui convient bien, je pense, à l’éclairage d’une exposition ou d’un musée. Il faut être patient, analyser, s’imprégner, tout se joue dans des petits détails, il est nécessaire d’être toujours à l’affût des choses fortuites, des petits accidents, et de ce qui tout à coup peut, par un petit paramètre imperceptible, faire que la vibration des choses ait changé. Il convient d’être à l’écoute de ce que les choses renvoient ; dans un musée, les œuvres, bien qu’inanimées, ont une âme, elles nous parlent. Il faut savoir être à l’écoute de cette vibration. Cette approche est complètement partagée par Élodie Salatko, qui est associée de l’agence depuis dix ans.

Musée d'Art Islamique, Alexis Coussement
Musée d’Art Islamique, éclairage muséographique, Caire, Egypte – Scénographe Adrien Gardère – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement
Musée d'Art Islamique, Alexis Coussement
Musée d’Art Islamique, éclairage muséographique, Caire, Egypte – Scénographe Adrien Gardère – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement
Giacometti / Sugimoto, en scène, exposition, éclairage muséographique, Institut Giacometti, Paris, France – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Comment fais-tu pour t’adapter face aux évolutions permanentes, qu’elles soient technologiques, sociétales ou réglementaires ?

Alexis Coussement : dans un musée, nous n’avons pas les contraintes de l’espace public. En revanche, nous avons celles de la conservation préventive, qui est vraiment essentielle ; c’est la mission première des musées : la conservation et la monstration. On doit montrer sans dégrader. On a vu suffisamment d’œuvres très abîmées par la lumière. Encore récemment, je l’ai constaté dans un musée, c’était catastrophique. Donc, cette contrainte-là – la quantité de lumière maximum que peut recevoir un objet pendant un temps donné –, est la plus forte que nous ayons dans un musée. C’est comme si on était devant un clavier et qu’on ne pouvait jouer que sur la partie centrale, sans aller dans les basses ni les aigus.

Par conséquent, on doit développer des choses dans un spectre un petit peu plus restreint. Ceci peut être frustrant, car par exemple, si on descend à 50 lux, toutes les couleurs se fanent. Et les différences de luminosité sont moins fortes, ce qui n’est pas adapté à l’œil humain car il n’est pas très sensible et qu’il a besoin de lumière pour bien fonctionner. C’est donc un jeu d’équilibriste, avec un spectre plus restreint qu’au théâtre, par exemple.

Et puis, par rapport à de l’espace urbain, c’est une différence très nette : il n’y a pas de question de solidité, de résistance à l’humidité. Il n’y a pas d’IK ni d’IP en musée, et l’on est moins contraints par la position où l’on peut s’installer, puisqu’on a des plafonds tout équipés.

À l’inverse, l’avantage en musée, c’est que l’on peut faire des réglages extrêmement fins et raffinés, surtout lors d’expositions temporaires, comme elles ne durent que trois mois, on sait qu’il y aura très peu de problèmes de maintenance derrière. Surtout maintenant avec la LED qui permet d’aller très loin dans la finesse des réglages, à savoir au lux près ou à la diffusion près : c’est une grande chance par rapport à l’extérieur où cela bouge avec le vent et où il y a d’autres normes à respecter.

Que penses-tu des évolutions réglementaires de l’éclairage sur ton métier ?

Alexis Coussement : nos projets étant majoritairement à l’intérieur, à part un peu de mise en valeur du patrimoine, nous ne sommes pas du tout concernés par les problèmes d’extinction. Tout le débat sur l’éclairage public, sur son extinction, sa diminution, les trames noires, c’est quelque chose que je suis avec grande attention, mais qui n’impacte pas notre pratique à l’agence.

Dans notre métier, finalement, la norme est stabilisée depuis assez longtemps. Il y a relativement peu d’évolutions depuis la loi d’accessibilité de 2005 et depuis que la norme pour l’éclairage des lieux de travail a force de loi (NF-12464). On n’a pas énormément de changements normatifs en termes de quantité.

En revanche, on peut avoir un impact grâce aux LED ; on a de la chance, car c’est un gain important sur la consommation énergétique et le bilan environnemental ; assez souvent, on fait des bâtiments qui sont soit HQE, soit BREEAM, soit LEED. Il y a des cibles à atteindre, en termes parfois de température de couleur, d’une quantité de lumière vers le ciel et d’efficacité énergétique. Et ce sont effectivement des contraintes qui obligent à se creuser un petit peu la tête et à réfléchir assez finement et astucieusement à ce que l’on précise.

 

Grâce à la magie de la LED, on est presque devenus vertueux dans l’équation. C’est-à-dire que notre consommation électrique représentait entre un quart et un tiers de la consommation du bâtiment quand on était en halogène. Aujourd’hui, on arrive à des choses très faibles. On a des consommations de 10 %, voire moins.

  • Les bureaux d’études arrivent à faire des bureaux avec 5 watts par mètre carré, c’est fou.
  • On fait des boutiques à 20 watts par mètre carré, ce qui est 4 ou 5 fois moins qu’avant.
  • Et pour les musées, on a un double bénéfice. Ils doivent avoir un climat très stable, ils ont des moyens de climatisation assez puissants ; en éclairage, nous avons divisé notre bilan de puissance par 4 ou par 5, on arrive à faire des éclairages entre 8 et 12 watts par mètre carré, y compris pour celui des vitrines. Ce qui signifie qu’il chauffe beaucoup moins et nécessite donc moins de climatisation.

Finalement, on est un peu devenus les bons élèves grâce à la magie de la technologie LED.

Musée de l'Aga Khan, Alexis Coussement
Musée de l’Aga Khan, éclairage muséographique, Toronto, Canada – Scénographe Adrien Gardère – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement
Musée de l'Aga Khan, Alexis Coussement
Musée de l’Aga Khan, éclairage muséographique, Toronto, Canada – Scénographe Adrien Gardère – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Nous célébrons en mai la Nuit des Musées ainsi que la Journée internationale de la lumière, penses-tu que ces outils de politique culturelle soient utiles pour créer du lien social, favoriser la démocratisation artistique et culturelle et ainsi inspirer des vocations ?

Alexis Coussement : je pense que c’est positif, tout ce qui permet d’attirer de nouveaux publics et d’ouvrir les portes et les fenêtres est bienvenu. Parce qu’effectivement, à l’occasion d’un événement où le public peut être attiré par le simple fait qu’un lieu soit ouvert à des horaires inhabituels ou parce qu’il y a une lumière particulière, les gens peuvent découvrir quelque chose de complètement nouveau, ou qu’ils connaissent déjà, mais sous un autre regard. Je pense que c’est un vrai outil.

Et la Nuit des Musées a l’avantage, j’espère, de ne pas toucher seulement des gens qui connaissent déjà les musées, avec un côté un petit peu festif, des horaires différents, etc. Toutefois, je pense être plus sensible à l’ouverture culturelle que peut donner un festival de lumière dans une ville comme la Nuit Blanche à Paris ou Luminale à Francfort lors du salon Light+Building, et aussi la Fête des Lumières à Lyon, en touchant un public extrêmement large.

 

 

Ce genre d’intervention dans l’espace public qui capte tout à coup l’attention ouvre vraiment les gens à une autre lecture de la ville, à la prise de conscience que la lumière et la mise en valeur par la lumière, c’est magique. Ceci est très favorable, ça démocratise beaucoup les choses, et on peut même penser aux projections sur les cathédrales qui attirent un monde fou. Certes, c’est devenu complètement du mapping vidéo aujourd’hui, mais ça reste pour beaucoup des simulations d’éclairage par la vidéo. Je pense que cela participe à la diffusion d’une certaine culture de la lumière, voire que cela peut susciter des vocations.

Est-ce que ces événements lumière inspirent des vocations ?

Alexis Coussement : quant à savoir si ça donne envie de devenir concepteur lumière, ça, c’est vraiment mystérieux. Je pense que ce qui peut susciter des vocations, c’est plus quelqu’un qui va parler de son métier et l’expliquer, comme quand on a des stagiaires de troisième, par exemple, ou lors de réglages en France ou à l’autre bout du monde, ou quand on s’adresse à un simple électricien ou technicien à qui on demande de l’aide. Le fait de voir les choses qui se font et la magie de la lumière qui se construit va, à mon sens, susciter plus de vocations.

La forêt magique, Alexis Coussement
La forêt magique, exposition, éclairage du parcours muséographique, Palais des Beaux-Arts, Lille, France – Scénographe Maciej Fiszer – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Pour faire le lien entre un spectacle complètement magique et les gens qui sont derrière pour le concevoir et le réaliser, il faut déjà avoir un certain capital culturel, il faut de la pédagogie. C’est pour ça qu’il y a eu quelques reportages à la télévision.

Je me souviens de l’un d’entre eux sur Distylight, lors des réglages de la piscine Molitor. On voyait les concepteurs au travail et le réglage de la lumière. Ça, c’est quelque chose qui parle vraiment aux gens. Encore une fois, il s’agit du rapport entre le geste, une main qui bouge, qui positionne un projecteur, et l’effet que ça fait. Et là, il y a des gens qui peuvent prendre conscience que c’est un métier.

Musée de Tahiti et des Îles, Alexis Coussement
Musée de Tahiti et des Îles – Te Fare Manaha, éclairage des œuvres, Punaauia, Polynésie Française – Architecte muséographe Pierre-Jean Picard Fiszer – Scénographe Adrien Gardère – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Quant à créer du lien social, je suis sûr que la lumière peut y participer, surtout dans l’espace public. Je suis très admiratif de mes confrères qui font des marches exploratoires, qui travaillent avec des sociologues, avec les habitants, et également avec les gens qui passent par-là, les utilisateurs de l’espace public. Je suis assez admiratif, justement, de la prise en compte de tout cet aspect pour créer du lien social, pour faire des espaces de convivialité, des lieux où l’on se sent bien.

Henri Cartier-Bresson, le grand jeu, Alexis Coussement
Henri Cartier-Bresson, le grand jeu, exposition, éclairage de photographies noir et blanc, Bibliothèque nationale de France, Paris, France – Scénographe Designers unit – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Quelles évolutions pour la pratique du concepteur lumière et du matériau lumière aimerais-tu voir advenir dans le futur ?

Alexis Coussement : nous mettons en lumière ; nous sommes par conséquent les hommes de l’ombre. Peut-être est-ce ça l’idée : que les choses restent telles quelles, ça serait déjà pas mal. Mais en réalité, il y a un double effet. On a l’impression que plus les gens pensent que la lumière est importante, moins on a de moyens et de considération pour la réaliser. Dans le domaine muséographique en particulier, les moyens diminuent énormément, financièrement et techniquement. On valorise le résultat, mais on ne met pas en face les moyens pour y arriver.

 

Donc, si une évolution était souhaitable, ce serait simplement d’avoir les moyens de travailler correctement. Et en rêvant un peu, je pense également qu’il y a encore plein d’outils à inventer pour l’éclairage des musées, pour créer d’autres types d’ambiances, d’autres types d’effets lumineux, d’autres approches et d’autres sensations.

Musée Carnavalet, Alexis Coussement
Musée Carnavalet, éclairage du parcours muséographique, Paris, France – Concepteurs lumière ACL, Elodie Salatko et Alexis Coussement – Photo © Elodie Salatko

Et in fine, qu’est-ce que la lumière pour toi ?

Alexis Coussement : C’est un vaste sujet ! Mais pour résumer, quelle est ma vision de la lumière ? Pour moi, c’est vraiment la vibration qui anime les choses.

Déserts, exposition, Alexis Coussement
Déserts, exposition, éclairage des pingouins empaillés,  Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, France – Scénographe Du&Ma – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Propos recueillis par Zorica Matic à l’agence ACL de Montreuil le 23 avril 2026

 

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Photo en tête de l’article : Donatello, salles du Moyen-Age, rénovation éclairage muséographique, Palais des Beaux-Arts, Lille, France – Scénographe Scénografià – Concepteur lumière ACL – Photo © Alexis Coussement

Équipe du projet

Concepteur lumière Alexis Coussement ACL
Artiste et chercheuse. Vise à mettre en exergue la dimension culturelle du sujet lumière et son impact dans le champ social dans une démarche holistique. Fondatrice de l’association, Les Idées Lumières. À l'initiative de la création de la Journée Internationale de la Lumière et coordinatrice de ses activités en Serbie. Éditrice de l’ouvrage, Lumière dans la Cité, vecteur de cohésion sociale ? Publication avec le soutien de l’Unesco en trois langues.
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