Alexis Coussement : 30 ans au service de la lumière
Quel est ton cheminement lumière ? Est-ce un choix qui découle d’une inspiration durant ton enfance ?
Alexis Coussement : la première fois où tout à coup, la lumière m’a frappé, je devais avoir 12 ou 13 ans. C’était chez des amis d’amis, ou des amis de mes parents ; je suis entré dans une pièce avec des murs assez sombres comme ça se faisait dans les années 1970, avec une lumière très particulière, très clair-obscur, presque dans le noir, un faisceau de lumière tombait juste sur le centre de la pièce. Et je ne sais pas pourquoi, ça m’a frappé, je me suis dit : « Tiens, il y a quelque chose, il y a une lumière très particulière… »

C’était presque une scénographie, très théâtrale, cinématographique. C’était de la mise en scène. C’était déjà de l’éclairage. Je n’avais pas encore vu beaucoup de spectacles, et c’était vraiment la première fois que je voyais un lieu modifié par la lumière. Je garde le souvenir de cette première expérience où j’ai constaté, par rapport à un lieu connu, un lieu familier, comment tout à coup, une lumière particulière pouvait apporter une autre sensation, une autre lecture des choses.

En étudiant ton parcours, on constate que tu as exploré différentes facettes de la lumière à tes débuts.
Alexis Coussement : c’était un truc de famille. Ma mère a toujours eu une forte fibre artistique, et mon père a fait une école de cinéma. Très tôt, j’ai eu un appareil photo (argentique à l’époque), et l’envie de travailler dans l’image est venue naturellement. Je voulais faire la formation à L’École nationale supérieure Louis Lumière pour devenir chef opérateur, à l’instar d’autres confrères, comme Marc Dumas. J’ai préparé ce concours pendant un an, je voyais un ou deux films par jour, des films de reprise. Il n’y avait que très peu de cassettes à l’époque et pas de chaînes comme Netflix aujourd’hui, et je me suis donc fait une grosse culture cinématographique en préparant le concours, dont je n’ai franchi que le premier tour.
Qu’est-ce qui t’a poussé à entreprendre des études de cinéma et de photographie ?
Alexis Coussement : Ensuite, quelqu’un m’a suggéré de faire une école de photographie en me disant que je pourrais toujours revenir vers le cinéma par la suite. J’ai trouvé une place dans une école très intéressante, une école assez jeune, ICART Photo.

Le directeur, Alain Balmayer, donnait une formation vraiment très solide et très large, avec des professeurs invités extraordinaires, comme Harry Bréjat, Frank Horvat, ou des photojournalistes ayant obtenu le prix World Press Photo. Les cours d’histoire de l’art de Charles Sala étaient passionnants. C’était une école où il y avait beaucoup de stages, de la prise de vue extérieure et architecturale, ce qui a bien aidé à construire ma culture architecturale, d’ailleurs.
Grâce à Christiane Barrier, j’y ai aussi appris à faire de très beaux tirages noir et blanc pour des expositions, ainsi que de la photo de reportage, et ça m’a bien servi. Il y avait un studio photo et, paradoxalement, en lumière artificielle, je n’ai rien appris – ou quasiment rien – dans cette école. J’en suis sorti diplômé et, à l’époque déjà, dans le book de mes photos, il était surtout question de lumière et de moments un peu étranges créés par la lumière, que ce soit en noir et blanc ou en couleurs. J’ai très vite commencé à exercer comme assistant-photographe où j’ai toujours travaillé en technique lumière continue, cinéma, pas en photo flash.
Quand la lumière est devenue un matériau de ta pratique ?
Alexis Coussement : j’ai également été technicien dans des théâtres et travaillé comme électro et chef électro, nom donné au régleur de lumière sur les plateaux. Au cinéma, le chef électro, c’est le plus proche collaborateur du chef opérateur-directeur de la photographie, celui qui installe tout le plan de feu, vérifie le matériel, prépare la lumière, etc. Et là, j’ai vraiment appris la lumière depuis l’échafaudage et par les mains.

C’est très important d’apprendre la lumière par les mains. Ce que j’ai compris à ce moment-là, très tôt, c’est que la lumière est un matériau qui se sculpte, se travaille, ce n’est pas juste quelque chose de géométrique, une matière d’ingénieur que l’on filtre, que l’on sculpte, que l’on masque, que l’on diffuse. En particulier au cinéma : ce qui est intéressant, c’est qu’il y a beaucoup de hors-champ, des choses qui ne se voient pas à la caméra, qui permettent de faire des installations lumière très sophistiquées.

Comment as-tu décidé de devenir concepteur-lumière indépendant ?
Alexis Coussement : ce qui était commun à toutes mes expériences précédentes, c’était la lumière, et c’est dans tous ces domaines-là que j’ai fait mon apprentissage de l’éclairage. C’est sur les plateaux de cinéma et au théâtre que j’ai appris aussi bien le côté dramaturgique que le côté technique, et surtout l’articulation et la construction qui sont assez complexes à faire entre ce que l’on installe pour obtenir un résultat pour nos yeux, ou pour un capteur. C’est ce lien entre le côté très concret de la lumière et le côté très immatériel, très sensible de la lumière.

Ma première expérience en conception lumière a eu lieu en 1989, pour une petite compagnie de théâtre sur un spectacle très simple, sans prétention, dans une crypte. J’ai compris le pouvoir dramaturgique de la lumière, et qu’elle était un acteur supplémentaire sur scène. Ça a vraiment été le déclic où je me suis rendu compte que, finalement, concevoir la lumière, c’est ce qui me correspondait le plus.

Ensuite, j’ai eu la chance d’enchaîner des projets qui m’ont permis de me lancer dans le métier. J’ai notamment réalisé la conception lumière du stand du VIA au Salon du meuble à Paris, où j’ai construit moi-même une maquette du stand et l’éclairage en un week-end, et le projet a été accepté. Cette expérience m’a permis de rencontrer des designers, des architectes et des architectes d’intérieur, qui ont fait appel à moi par la suite, notamment Christian Biecher, architecte et designer avec qui j’ai réalisé beaucoup de projets et avec qui on a notamment gagné un concours pour la Caisse des dépôts et consignations.


Tu exerces le métier de concepteur lumière depuis trois décennies, quel regard portes-tu sur l’évolution de la profession ?
Alexis Coussement : l’ACE vient de célébrer son 30e anniversaire, et mon agence aura 30 ans l’année prochaine, c’est un cap que je ne suis pas le premier à franchir ! À l’époque, je connaissais très peu les confrères, je lisais parfois la revue Lux, donc je voyais un petit peu les projets. J’étais déjà très sensible à l’éclairage intérieur, je ne me suis pas reconnu très vite dans la profession parce que j’avais l’impression qu’il s’agissait uniquement d’éclairage urbain et d’éclairage extérieur.

Ce qui a énormément évolué, évidemment, c’est la technique, avec l’arrivée des lampes à iodure métallique et surtout des LED ; c’est une révolution pour tous ceux qui ont entre 20 et 30 ans de métier. On a quasiment dû tout réapprendre, et on a dû beaucoup se battre pour simplement arriver à obtenir la même qualité que ce que l’on avait auparavant, pour avoir la même douceur, la même chaleur de lumière, le même rendu, le même respect des couleurs, des personnes, des objets, etc. Cela a donc été un changement majeur d’un aspect plus technique.
Quelles sont les principales évolutions de la pratique de concepteur lumière ?
Alexis Coussement : dans la profession elle-même, ce que je perçois, c’est que cela s’est beaucoup professionnalisé, spécialisé aussi, c’est-à-dire qu’il y a des gens maintenant vraiment spécialisés en musée, en yachting, en urbain, même si chacun peut faire un petit peu de tout. Mais comme la profession s’est étoffée, les gens se spécialisent davantage.
J’ai également observé une autre évolution, justement grâce aux pères fondateurs, c’est que le métier est désormais plus reconnu ; aujourd’hui, le poste « conception lumière » est quasiment toujours demandé dans les appels d’offres. Le métier est un petit peu plus connu aussi. S’il n’y a pas d’existence légale du statut de concepteur lumière – ce n’est pas une profession protégée comme un ingénieur ou un acousticien –, les maîtres d’ouvrage y sont cependant sensibles. Beaucoup de villes, de ministères, de privés savent que pour avoir une approche qui soit à la fois techniquement pertinente et esthétiquement valorisante, ils ont besoin d’avoir une compétence spécifique qui est la nôtre.

Je pense que la profession s’est aussi diversifiée dans ses recrutements, on a commencé à voir apparaître des formations spécifiques dans des écoles en France et à l’international. Donc c’est un métier petit à petit reconnu, qui n’est pas encore très connu du grand public, mais qui attire quand même beaucoup l’attention.

Par exemple, quand on avait travaillé sur l’exposition itinérante Lascaux avec les moulages de grottes qui se déplaçaient, un journaliste de TF1 était là pour faire le lancement, il a vu le travail sur la lumière et il a choisi de faire son sujet là-dessus, parce que c’est un métier qui relève un peu de la sorcellerie, peu connu mais assez fascinant et très visuel, forcément. On retrouve la magie de la lumière. La magie est très importante, beaucoup de gens peuvent être touchés.

Enfin, une autre évolution que j’ai perçue également, c’est que la profession s’est beaucoup féminisée, et c’est une très bonne chose.
Propos recueillis par Zorica Matic à l’agence ACL de Montreuil le 23 avril 2026
A suivre…
Alexis Coussement, chorégraphe de lumière muséale
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Photo en tête de l’article : Alexis Coussement – portrait – photo © Elodie Salatko



