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Rallumer l’éclairage public est-il de droite ?

L’éclairage public est-il devenu un marqueur politique ? Entre rallumage et extinction, un débat pour penser la nuit autrement que par les slogans.

Dans le livre-disque Léonard a une sensibilité de gauche, de Vincent Delerm, le jeune Léonard se demande si « manger du poulet le dimanche » est de gauche. La formule fait sourire, mais elle rappelle que nos habitudes les plus quotidiennes finissent souvent par avoir une dimension politique.

À l’échelle d’une commune, les orientations en matière d’éclairage public relèvent évidemment aussi du politique. Et l’on peut se réjouir que ce sujet ait occupé, de manière assez inédite, une place visible dans les débats des élections municipales du mois de mars. Avant le scrutin, plusieurs médias importants ont pris le temps de présenter les principaux enjeux liés à l’éclairage public : confort et usages nocturnes, sobriété énergétique, rapport collectif à la nuit, sécurité perçue, mais aussi préservation de la biodiversité nocturne. Autant de questions profondément politiques, au sens du vivre-ensemble et de notre rapport collectif à l’environnement, pour lesquelles il reste pourtant difficile de distinguer clairement des positions « de gauche » ou « de droite ».

 

 

Gestion publique ou délégation privée

S’il est une question où ces clivages politiques pourraient avoir davantage de sens, c’est peut-être dans les modèles de gestion de l’éclairage public.

D’un côté, un modèle de gestion publique, souvent porté par les syndicats départementaux d’énergie. Ces structures mutualisent les compétences techniques, les marchés de maintenance ou encore les capacités d’investissement entre communes, dans une logique de service public et de coopération territoriale.

De l’autre, le recours à des contrats globaux confiés à des entreprises privées pouvant aller jusqu’à des partenariats public-privé (PPP). L’objectif est alors de déléguer à un opérateur non seulement les travaux, mais aussi la maintenance, le suivi des performances énergétiques et le pilotage de l’éclairage public sur plusieurs années.

Mais ce choix du mode de gestion n’est jamais interrogé lors des élections municipales. Il relève le plus souvent d’une organisation héritée de l’histoire locale et des équilibres territoriaux. Sur ces questions, les collectivités se montrent d’ailleurs généralement peu idéologiques, privilégiant souvent des solutions pragmatiques et parfois hybrides, mêlant pilotage public et prestations privées.

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Quelle couleur politique pour l’éclairage public ?

À l’issue des élections municipales, Le Monde posera une question tout aussi incongrue que celle de Léonard : l’extinction de l’éclairage public est-elle de gauche ? Ou, à l’inverse, le (r)allumage serait-il de droite ?

Il faut dire que plusieurs nouveaux maires ont mis en avant leur volonté de « rallumer leur ville ». Et les exemples cités dans l’article semblent effectivement dessiner une tendance : les édiles concernés appartiennent à la droite ou à l’extrême droite. Le cas le plus emblématique est sans doute celui du nouveau maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, qui, tel un cri du cœur, annonce dès le soir de son élection qu’il fera du rallumage de la ville sa première mesure.

Véronique Juramy, adjointe chargée de la transition écologique, et Thomas Cazenave, nouveau maire de Bordeaux, rallument toutes les rues, toute la nuit, le jeudi 16 avril 2026 © Thomas Sanson, Mairie de Bordeaux

 L’idée défendue ici est que ce clivage idéologique autour de l’éclairage public n’a, au fond, pas beaucoup de sens. 

Biais statistique

Le premier constat est peut-être celui d’un biais statistique. Il paraît assez évident que l’on doit pouvoir trouver quelques maires de gauche partageant ce même désir de rallumage. Mais il est vrai que, s’ils existent, ils se sont montrés plus discrets sur le sujet, ou, du moins, n’en ont pas fait un argument de campagne.

À l’inverse, la tendance générale est, elle, beaucoup plus nette. Une étude récente du Cerema a montré qu’une large majorité de communes françaises ont désormais recours à une extinction totale ou partielle de l’éclairage public en cœur de nuit. Les politiques de rallumage restent, elles, très minoritaires.

Carte de France, suivi national des extinctions nocturnes entre 2014 et 2024 © Cerema, Pôle satellitaire

 Autrement dit, la plupart des élus, de gauche, de droite ou sans étiquette, ne remettent pas fondamentalement en cause cette évolution. Les maires mis en avant par Le Monde sont donc visibles médiatiquement, mais restent minoritaires.

En bons pères de famille…

L’argument le plus difficile à contester reste sans doute celui de la bonne gestion des finances publiques. Quel maire de droite ne souhaiterait pas maîtriser la facture énergétique de sa ville en réduisant un éclairage public qui coûte un « pognon de dingue », pour éclairer des rues bien souvent désertes de tout piéton ?

C’est vrai que l’ostentatoire, y compris dans les mises en lumière des bâtiments municipaux, a pu autrefois rencontrer un certain succès. Mais, qu’il s’agisse de la gauche caviar ou de la droite bling-bling, force est de constater que ce registre ne fait plus vraiment recette aujourd’hui.

Pour la préservation de la biodiversité

Si l’extinction totale ou partielle de l’éclairage public au cœur de la nuit a d’abord été engagée par de nombreuses communes pour des raisons économiques, encore accentuées par la crise énergétique de 2022, elle répond aussi à un enjeu écologique majeur : la réduction de la pollution lumineuse, devenue indispensable à la préservation des écosystèmes et de la biodiversité nocturne.

Qu’un candidat aux élections municipales ne soit pas particulièrement sensibilisé à ces questions reste concevable. En revanche, il est plus troublant de voir une équipe entière, dans une ville de la taille de Bordeaux, par exemple, occulter complètement le sujet. Là encore, on peine à comprendre pourquoi cette forme de « nocturno-scepticisme » serait plus marquée à droite.

Le constat surprend d’autant plus que l’arrêté du 27 décembre 2018 relatif à la prévention, à la réduction et à la limitation des nuisances lumineuses a bien été signé par un gouvernement de droite. Ce texte, qui fait aujourd’hui figure de référence en Europe, a placé la France parmi les pays les plus avancés et les plus actifs sur ces questions.

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Une fierté française

Lorsqu’on est élu, on ne peut finalement que se réjouir du rayonnement de la France sur ces sujets. Celui-ci se manifeste aussi bien dans la recherche académique que dans l’activité des bureaux d’étude et des concepteurs lumière, de plus en plus engagés et en pointe dans la réduction des nuisances lumineuses.

Ce dynamisme français se traduit par le développement d’outils de métrologie spécifiques pour évaluer ces nuisances, par des recherches en sciences humaines sur l’acceptation sociale des politiques d’extinction ou de limitation de l’éclairage public, mais aussi par la multiplication des études consacrées aux effets de la lumière artificielle sur le vivant. Sur ce dernier aspect, les chercheurs se sont fédérés au sein d’un groupement de recherche du CNRS baptisé LUMEN (Lumière & Environnement nocturne). Dans The Conversation, ce collectif réunissant des universités et centres de recherche français synthétise ainsi plusieurs travaux récents consacrés à l’impact de l’éclairage public sur un crapaud, un rouge-gorge et une chauve-souris de La Réunion, parmi les premières études approfondies de ce type sur ces questions.

Petits Molosses de La Réunion – Mormopterus francoismoutoui – quittant leur gîte au crépuscule – Photo © Samuel Challéat, Observatoire de l’environnement nocturne, CNRS

Les résultats risquent de ne pas réjouir les partisans du « rallumage ». Ils montrent en effet que, pour les espèces étudiées, les périodes de transition à l’aube et au crépuscule jouent un rôle particulièrement important dans leurs rythmes biologiques et comportementaux. Dès lors, la question de la réduction de l’éclairement ne peut se limiter au seul cœur de nuit : elle invite plus largement à repenser la gestion de la lumière sur l’ensemble du cycle nocturne, dans une logique d’adaptation fine aux besoins du vivant.

Pas de corrélation entre extinction et insécurité

C’est l’un des principaux arguments avancés par les (rares) partisans (souvent à droite) du « rallumage » : l’extinction de l’éclairage public accroîtrait l’insécurité dans les rues des villes. Chloé Beaudet, postdoctorante à l’INRAE, montre pourtant dans ses travaux qu’il n’existe pas de corrélation significative entre l’extinction nocturne de l’éclairage public et une hausse générale de l’insécurité ou de la délinquance ; un résultat qui confirme d’ailleurs plusieurs études anglo-saxonnes publiées ces dernières années sur le sujet.

Agglomération de Montpellier, Hérault, France – Image satellitaire de nuit acquise le 26 août 2020 par Jilin-1 de CGsatellite et distribuée par La TeleScop, Fourni par Chloe Beaudet

Alors, bien sûr, des ajustements restent nécessaires : faut-il viser 5 ou 8 lux, éteindre à 23 h ou à minuit, prévoir des exceptions le week-end ou pour certains lieux spécifiques ? Ces paramètres sont importants et doivent être définis en concertation avec les services techniques des villes, les professionnels de l’éclairage, les écologues, mais aussi avec les habitants-usagers de l’espace public et les associations concernées.

C’est précisément à ce stade que le débat devient à la fois technique et territorial, et qu’il perd en pertinence lorsqu’il est réduit à un simple slogan électoral.

La peur du gendarme

Si tous les arguments précédents ne trouvent pas grâce auprès des maires « rallumeurs », il reste le droit.

Jean-Luc Moudenc, maire de droite réélu à Toulouse, vient d’être condamné par le tribunal administratif de sa ville, par un jugement du 19 mai 2026, pour ne pas avoir fait respecter la réglementation sur la pollution lumineuse, notamment l’extinction nocturne des éclairages de commerces entre 1 h et 7 h (ou après la fin d’activité). Il s’agit de la première décision administrative contraignant une commune à agir concrètement contre le non-respect de la réglementation sur les nuisances lumineuses.

Eclairage extérieur de commerce, allumé la nuit, avenue de Paris, Saint-Mandé, France © Vincent Laganier, LZL Services

Une décision qui pourrait bien tempérer les ardeurs de certains élus… et de leurs électeurs.

Surtout, le message est ailleurs : il existe suffisamment de sujets ‒ logement, mobilités, finances locales ‒ sur lesquels le clivage gauche-droite peut trouver à s’exprimer. L’éclairage public mérite mieux que ces postures, car il relève d’un véritable enjeu d’intérêt général.

 

 

Approfondir le sujet

 

Photo en tête de l’article : Rallumer éclairage public en ville en France,  vue de drone © Miguel Picq, Unsplash

Maître de conférences en physique à l’Université Claude Bernard Lyon 1 depuis 2025, Lionel Simonot est expert en éclairage et en science de la lumière. Il a enseigné l’éclairagisme pendant plus de vingt ans à l’ENSI Poitiers (ENSIP), et intervient à l’ENSATT auprès des étudiants en conception lumière scénique. Ses activités de recherche se déroulent à l’Institut Lumière Matière (iLM) et portent sur les propriétés optiques et l’apparence (couleur, brillant, translucidité) des matériaux, appliquées notamment aux œuvres d’art, aux couches picturales (glacis, vernis) et aux matériaux contemporains. Il est l’auteur de la transposition de l’ouvrage fondateur de Pierre Bouguer, Essai d’optique sur la gradation de la lumière, ainsi que du livre Éclairage et lumière du IIIe millénaire, 2000–2050, tous les deux publiés aux éditions Light ZOOM Lumière en 2021.
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