De la mesure à l’action : comment réduire la pollution lumineuse ?
Comment passe-t-on de la réalisation de cartographies de la pollution lumineuse à l’action sur le terrain ?
Sébastien Vauclair : On travaille par allers-retours. D’abord, nos partenaires spécialisés en biodiversité identifient à distance les zones sensibles : cours d’eau, réserves naturelles, corridors écologiques potentiels. Ensuite, je vais sur le terrain pour confronter ces hypothèses à la réalité, observer les usages réels et discuter avec les acteurs locaux. C’est seulement après cette phase que l’on formule des propositions très concrètes, site par site, hiérarchisées et directement opérationnelles, adaptées aux usages et aux enjeux locaux. Elles s’intègrent dans une stratégie territoriale plus large, comme une trame noire, un plan biodiversité ou un projet de territoire nocturne.
Pouvez-vous donner un exemple de préconisation concrète ?
Sébastien Vauclair : Un cas très parlant, c’est l’entrée d’une commune bordée par une forêt totalement noire. Dès le panneau d’agglomération, on passait brutalement à un éclairage très intense, à la fois éblouissant, énergivore et inconfortable.
Nous avons proposé une transition lumineuse progressive : une gradation sur plusieurs centaines de mètres, avec une montée en puissance douce. C’est une solution simple, peu coûteuse et bien plus lisible visuellement, y compris pour les automobilistes.

Quinze jours après notre diagnostic, la collectivité avait déjà mis en œuvre presque toutes nos propositions : transitions lumineuses, corrections d’implantation et ajustements de puissance. Ils sont même allés plus loin, par exemple en plantant des haies pour masquer la lumière parasite vers les champs, là où une intervention sur les luminaires n’était pas immédiatement possible. C’est typiquement ce qui se produit lorsque les élus et les services techniques se sont approprié la démarche et disposent d’un cadre clair pour prioriser leurs actions.
L’arrêté de 2018 contre les nuisances lumineuses a-t-il marqué un tournant ?
Sébastien Vauclair : Clairement. C’est à la fois un aboutissement et un nouveau départ. Aboutissement d’un long travail de sensibilisation engagé dès les années 2000, et nouveau départ parce que la réglementation a fait entrer la pollution lumineuse dans un cadre technique concret, avec des exigences mesurables et opposables.
La France est aujourd’hui une exception mondiale : c’est le seul pays où il est écrit dans la loi que la lumière doit être dirigée vers le sol, avec des prescriptions sur l’extinction, la température de couleur, etc. Et surtout, cette loi est globalement appliquée.

Comment expliquer ce respect de l’arrêté, malgré le manque de contrôles officiels ?
Sébastien Vauclair : Le rôle des syndicats d’énergie a sans doute été déterminant. La gestion mutualisée de l’éclairage public, assez spécifique à la France, crée une dynamique vertueuse. Ces acteurs ont un poids politique important et se doivent d’être exemplaires.
Pour autant, il est vrai que les contrôles font défaut, mais il faut être clair : on n’a pas besoin de mesurer l’ULR à 1 % près pour identifier une non-conformité. Dans la majorité des cas, si l’orientation du luminaire, son flux vers le ciel ou sa température de couleur ne respectent pas l’arrêté, cela se voit facilement sur le terrain.
Justement, quel rôle les citoyens peuvent-ils jouer ?
Sébastien Vauclair : Faute de contrôle institutionnel, le contrôle citoyen est une piste crédible. Des outils existent, comme l’application Sentinelles de la nature de France Nature Environnement, qui permet de signaler des situations problématiques via des photos géolocalisées.
De notre côté, lorsque nous travaillons pour des territoires, nous formons souvent des acteurs locaux à repérer ce qui est conforme ou non. À l’œil nu, avec quelques repères simples, on peut déjà faire énormément sans être expert en éclairage.

Où en est le projet de révision de l’arrêté de 2018 ?
Sébastien Vauclair : Honnêtement, cela n’est pas très encourageant. J’ai participé à des auditions parlementaires, il y a des pistes, mais le contexte politique bloque beaucoup de choses.
Ce qui semble ressortir, c’est une révision des zones de protection autour des observatoires astronomiques et, surtout, une baisse de la température de couleur maximale autorisée. Ce serait une excellente nouvelle, car à mon sens, 3 000 K reste trop élevé. Un éclairage urbain courant devrait plutôt être autour de 2200-2400 K, proche du sodium haute pression, mais avec un meilleur rendu des couleurs. On pourrait imaginer des dérogations ponctuelles, par exemple, jusqu’à 3 000 K sur des passages piétons, pour renforcer la visibilité, mais uniquement si le reste de l’environnement est beaucoup plus chaud pour que l’effet de contraste fonctionne.
L’éclairage public est donc mieux encadré depuis l’arrêté de 2018. Qu’en est-il de l’éclairage extérieur privatif ?
Sébastien Vauclair : J’ai coutume de dire qu’avant d’adresser le problème de l’éclairage privé, le secteur public se doit d’être exemplaire. Cela n’empêche pas de s’intéresser de près à l’éclairage extérieur privatif : les grands projets industriels doivent désormais intégrer des études lumière dans leurs études d’impact environnemental. Nous en réalisons déjà un certain nombre. Au-delà des sites industriels et des infrastructures de transport – principaux contributeurs à la pollution lumineuse –, l’enjeu du résidentiel privé est majeur. Le contrôle reste complexe et quasi inexistant, mais les leviers d’amélioration sont nombreux, à condition que les acteurs concernés aient été sensibilisés.

Qu’est-ce qu’une trame noire ?
Sébastien Vauclair : La trame noire est un outil de planification territoriale qui prolonge la Trame verte et bleue (TVB), introduite par les lois Grenelle et intégrée au Code de l’urbanisme. La TVB visait à préserver les continuités écologiques, mais elle a longtemps négligé une dimension pourtant essentielle : la nuit.
La trame noire vient donc réintroduire la dimension nocturne dans l’aménagement du territoire, en prenant en compte l’impact de l’éclairage artificiel sur les écosystèmes, tout en intégrant les usages et les besoins humains. Elle s’est construite progressivement, à la croisée des avancées scientifiques sur la pollution lumineuse et des politiques publiques.

La trame noire repose-t-elle sur des obligations réglementaires ?
Sébastien Vauclair : Il n’existe pas aujourd’hui de réglementation spécifique dédiée à la trame noire. En revanche, elle s’inscrit pleinement dans les outils existants de l’urbanisme, comme la Trame verte et bleue.
Concrètement, elle repose sur deux piliers complémentaires :
- une approche scientifique, fondée sur l’analyse de la pollution lumineuse (intensité, diffusion, spectre) et l’identification des enjeux écologiques ;
- une approche opérationnelle, qui intègre les usages, les contraintes techniques et les réalités locales.
Cette démarche aboutit le plus souvent à une analyse cartographique, servant de support à la concertation entre élus, techniciens, habitants, associations et gestionnaires de réseaux, afin de coconstruire un plan d’action intégré aux documents d’urbanisme.
Certains reprochent aux trames noires d’être trop anthropocentrées. Que leur répondez-vous ?
Sébastien Vauclair : Cette critique repose souvent sur une vision très réductrice, voire erronée, de la trame noire. Il ne s’agit pas seulement de proposer un tracé issu de l’analyse des cartes de pollution lumineuse. C’est avant tout un processus global de planification.
L’objectif n’est pas de « contourner » les infrastructures humaines existantes, mais au contraire de réduire leurs impacts, voire de les éviter quand cela est possible, et sinon de trouver les meilleurs compromis. Le principe même de la trame noire est la restauration de continuités écologiques nocturnes, dans des territoires déjà fortement anthropisés.
Par ailleurs, la lutte contre les nuisances lumineuses ne se limite absolument pas aux seules zones de trame noire. Ces dernières permettent simplement de prioriser les actions là où les enjeux écologiques sont les plus forts. Mais l’effort doit être global : mieux éclairer partout, et surtout éclairer moins et mieux, y compris en dehors des corridors identifiés.
L’extinction nocturne a explosé en 2022. Observe-t-on un retour en arrière ?
Sébastien Vauclair : Pour l’instant, très peu. L’étude récente du Cerema, à laquelle nous avons participé, est à ce titre éloquente : sur près de 20 000 communes étudiées, 15 000 ont entrepris une démarche d’extinction totale ou partielle. Si la crise énergétique de 2022 a largement accentué la tendance, ce mouvement a débuté bien avant, il y a une dizaine d’années.
L’étude n’a recensé qu’une centaine de communes ayant rallumé. C’est marginal. Ceux qui rallument brutalement sont souvent ceux qui ont éteint pour de mauvaises raisons, uniquement économiques, sans réflexion de fond sur les usages, la biodiversité ou la qualité de vie.
Les données du Cerema étaient à l’échelle administrative des communes. Nos cartes de pollution lumineuse permettent d’analyser les clusters de bâti : hameaux, quartiers, zones réellement vécues, et d’observer avec précision les extinctions, rénovations progressives ou rallumages. C’est souvent à ce niveau que se matérialisent concrètement les politiques d’éclairage et que l’on peut en évaluer l’impact réel sur le territoire.

Extinction, gradation, détection : quelle est la bonne stratégie ?
Sébastien Vauclair : La première question à se poser est toujours : ce point lumineux est-il nécessaire ?
- Si la réponse est non, la meilleure lumière reste celle que l’on n’allume pas.
- Si oui, l’extinction reste la solution la plus efficace écologiquement, mais elle n’est pas applicable partout. L’abaissement fort, pour ne garder que jusqu’à 3 à 5 % de puissance, peut être un excellent compromis : on garde un balisage suffisant, sans impact majeur sur l’environnement.

Je suis plus circonspect sur l’allumage par détection quand on entre dans un quartier résidentiel ou quand on souhaite promener son chien la nuit. Les détecteurs peuvent être pertinents dans des cas très ciblés, mais ce sont souvent de fausses solutions miracles si on les déploie sans réflexion.
Le principe directeur doit être la sobriété lumineuse, mais aussi, selon moi, la sobriété technologique.
Ce n’est pas parce qu’une technologie existe qu’il faut l’installer partout. Chaque point lumineux doit être pensé en fonction des usages réels, des impacts environnementaux et du bon sens. C’est à cette condition que la transition est réellement vertueuse.
Peut-on aujourd’hui quantifier l’impact d’une réduction de la pollution lumineuse sur la biodiversité ?
Sébastien Vauclair : C’est une question essentielle, mais encore très difficile à traiter. Les scientifiques commencent seulement à obtenir des résultats robustes sur les impacts de la pollution lumineuse sur le vivant. Nous ne sommes pas encore au stade de pouvoir quantifier de manière fiable les effets des actions de réduction des nuisances lumineuses, comme l’extinction en cœur de nuit. Quelques travaux émergent, mais, à mon avis, ils manquent encore de robustesse pour permettre des conclusions quantitatives solides. Et dans le contexte actuel, les financements manquent cruellement à ce genre de recherche pour mener des études réellement abouties…
Cela ne doit pas être un frein à l’action : absence de quantification fine ne signifie évidemment pas absence d’impact.
Propos recueillis par Lionel Simonot en visio, les 16 et 18 décembre 2025.
A suivre…
Sébastien Vauclair, du ciel étoilé à la science de la nuit
Approfondir le sujet
- Diagnostiquer l’éclairage urbain avec des drones
- Orthophotographie nocturne du Grand Annecy : méthodologie
- 6 nouvelles prescriptions techniques en éclairage extérieur
- De Renoir à l’Observatoire de l’environnement nocturne
Photo en tête de l’article : Pollution lumineuse du littoral languedocien, vue depuis les Cévennes – Photo © C. Dubray

