Théâtre des Champs-Élysées : la coupole éclaire l’avenir
Si Paris est une ville qui scintille, certains lieux incarnent plus que d’autres le miracle de la lumière. Le Théâtre des Champs-Élysées, joyau Art déco inauguré en 1913, s’offre une nouvelle jeunesse. Qui aurait cru qu’un éclairage inadapté deviendrait l’occasion d’une revalorisation patrimoniale sans égal et d’une création technique ultracontemporaine ? Découvrez la rénovation exemplaire de l’éclairage de sa coupole, pilotée par l’architecte du patrimoine Paul Ravaux, BLP-RRC mandataire. Entretiens croisés avec les acteurs du projet lumière :
- Yann Jourdan, concepteur lumière scénographe, ProjetScénie,
- Stéphane Rullier et Cédric Devy, intégrateurs éclairage, D6 Bell Light,
- Julien Thery, chef de projet prescription architecturale, Anolis Lighting
Dans cet article, je vous dévoile les coulisses et les enjeux de cette rénovation admirable. Retour sur une aventure collective portée par l’exigence, le respect du patrimoine… et la passion de la lumière de qualité.
Contexte architectural patrimonial hors norme
Emblème de l’architecture moderne en béton armé des architectes Auguste Perret, Antoine Bourdelle et Henry Van de Velde, le Théâtre des Champs-Élysées regroupe trois lieux de spectacle. La grande salle italienne, coiffée d’une verrière et d’une coupole ornée de la célèbre fresque circulaire de Maurice Denis, accueille 1 905 places. Elle est destinée à l’opéra, la danse et la musique ; son plafond lumineux fut l’objet de plusieurs rénovations au fil du XXe siècle. « Le plafond de fluo à touche-touche qui perdurait depuis plus de 20 ans, avait une organisation qui ne respectait pas le sens de la verrière », se souvient Yann Jourdan, et montrait de sérieux signes de fatigue. « L’installation était en fin de vie et il fallait changer le système. »
Le caractère d’urgence de l’intervention, relevé par Rémi Vidal, directeur technique, ne laissait pas de marge temporelle. En effet, le « bouclier de lumière » est la source principale de l’éclairage de la salle. Il devait être 100% fonctionnel pour l’ouverture de la première saison de Baptiste Charroing, le nouveau directeur du théâtre.

Alors, pour la maîtrise d’ouvrage déléguée à Pierre Solignac, TELMMA, le cadre était simple : assurer la sécurité, fiabiliser l’éclairage, mais aussi redonner vie à ce lieu mythique. En effet, cette salle de spectacle est fréquemment louée pour des défilés, la Fashion Week, et des captations scéniques pour la télévision. « L’éclairage doit promulguer des niveaux réglementaires pour l’accessibilité, valoriser et préserver les peintures de Maurice Denis, pouvoir générer des effets événementiels sans recours à du matériel tiers et être peu énergivore », résume l’éclairagiste.
La dimension patrimoniale était aussi incontournable. Ayant la charge de locataire d’un bâtiment classé, la maîtrise d’ouvrage du Théâtre des Champs-Élysées confiée à la SEGTCE devait aussi composer avec l’exigence de la DRAC et du bailleur, la Caisse des dépôts et consignations. Tous étaient soucieux du respect de la fresque classée de Maurice Denis et de la cohérence architecturale globale. « Le diagnostic de l’existant que nous avons mené avec Paul Ravaux a été minutieux », précise Yann Jourdan.

Shield of Light : concept lumière patrimonial et durable
Yann Jourdan, réputé pour la finesse de son approche scénographique, a poussé le principe d’intégration de la lumière à son paroxysme. Stéphane Rullier, artisan de l’intégration éclairage dans les lieux scéniques déclare : « Il vous emmène sur le projet pour de vrai, il sait où il va. Il ne fait jamais les choses à moitié. » Cette exigence a permis une conception sur mesure : plan d’implantation des luminaires respectant les rayons naturels de la verrière, proximité des sources avec le verre semi-opaque martelé pour maximiser la diffusion, suppression des caches disgracieux et retour aux fondamentaux de la coupole originelle.
Le travail singulier de Yann Jourdan
Sous l’intitulé « Shield of Light », bouclier de lumière en français, il établit une philosophie d’éclairage à la fois respectueuse du patrimoine et innovante. Les luminaires LED linéaires, suspendus au plus près du verre, accroissent l’efficacité énergétique tout en préservant la sensibilité historique du lieu. « J’ai essayé d’intégrer les codes de l’éclairage scénique dans l’architecture de la coupole pour venir cacher les sources le plus possible à vue du public », résume-t-il.
Afin de prolonger l’écriture architecturale, les sources lumineuses ont été positionnées en cohérence avec le motif floral central. Ce travail minutieux intègre à la fois la lumière diffuse sous la verrière, l’éclairage direct des peintures périphériques, et des effets graphiques innovants, comme les 160 « rayons de lumière », explique-t-il. Marquant la coupole d’une aura inédite, ils sont délicatement dissimulés dans les profilés du verre.

De la conception à la mise en lumière
De plus, la nouvelle installation permet de quadrupler le niveau d’éclairement par rapport à l’ancien système, tout en restant bien en deçà des consommations précédentes. Mais au-delà de la seule performance énergétique, cette rénovation affirme une gestion dynamique de l’éclairage. Le concepteur lumière détaille : « Nous avons programmé plusieurs scénarios, dont un, patrimonial, validé avec la DRAC, qui sublime les dorures et les marbres, et d’autres plus lyriques, adaptables au spectacle et à l’ambiance souhaitée. ». À l’heure où la durabilité devient aussi patrimoniale qu’environnementale, ce théâtre fait donc office de référence.

Indice de rendu des couleurs et colorimétrie au cœur du projet
Si la lumière est science, elle est ici aussi art de la nuance. Pour mettre en valeur la fresque de Maurice Denis, la question de la colorimétrie et de l’IRC a fait l’objet d’un dialogue permanent entre Yann Jourdan, Anolis Lighting et l’héritier de l’artiste. « J’ai présenté différents scénarios de température de couleur et de dégradés à Paul Denis, petit-fils du peintre. L’idée était de ne jamais trahir l’œuvre originelle », raconte le concepteur.
Le choix s’est alors porté sur les luminaires dont l’IRC était équivalent – sinon supérieur – aux références muséales. « J’ai demandé à l’équipe d’Anolis toutes les valeurs DMX pour avoir les meilleurs IRC à différentes températures de couleurs et valeurs d’intensités », poursuit Yann Jourdan. « Dans leurs nouveaux locaux de Paris à Villepinte, ils ont fait un pré-étalonnage des sources en atelier avec leur spectromètre. Valeurs que nous avons pu vérifier sur le terrain. »

Julien Thery, Anolis, précise : « Nous avons calibré les sources en usine pour garantir le meilleur IRC, quelle que soit l’intensité. Il s’agissait de projeter une lumière au plus proche du spectre naturel. ». Ce compromis entre flux lumineux et qualité de restitution des couleurs permet la redécouverte du motif pictural. Il donne la sensation d’une restauration tout en restant fidèle à l’original.
Luminaires au service de la technique et de l’esthétique
La diversité des luminaires et l’ingéniosité de leur fixation constituent un défi relevé par l’équipe technique. Il en existe désormais principalement cinq grandes typologies dans la coupole.
Éclairage direct périphérique des peintures de Maurice Denis
Placées en double ligne juste au-dessus du verre, les réglettes Eminere 2 MC RGBA d’Anolis Lighting sont réglées en tir croisé. Grâce à des supports sur mesure, « cachés par l’arrière, avec des faisceaux elliptiques, ils permettent de dissocier le traitement des ciels et des sols dans les peintures », précise Yann Jourdan. Les supports réglables réalisés par BC Maintenance Equipement, jouent un rôle essentiel dans le positionnement des sources d’éclairages.

Éclairage indirect de la verrière
Fixés aux structures de la coupole, les projecteurs Calumma M et XL MC RGBA d’Anolis Lighting « tapent sur un plafond béton blanc au-dessus du verre. C’est une partie qui me sert à donner de la profondeur à la verrière et à jouer avec la couleur », poursuit Yann Jourdan.

Éclairage direct uniforme de la verrière
Des luminaires linéaires LED en blanc neutre à 3 000 K sont suspendus au-dessus de la verrière de manière rayonnante. Réalisés sur mesure par GDS Coemar, des solid boards avec dissipateurs permettent un effet de matriçage sur le plafond diffus. Pour varier selon les scénarios lumière, ils sont pilotés en quatre circuits par barre. Yann Jourdan remercie Xavier Baron pour son accompagnement (prototypage des sources, unités de pilotage déportées).

Rayons de lumière au-dessus du verre
Glissés dans les profilés de la verrière pour des jeux graphiques discrets, des profilés LED blancs monochromatiques d’ATEA alternent entre deux températures, 2 400 et 3 000 K. Ces rayons primaires et secondaires créent un effet graphique rayonnant sans ombre sur le verre. La maîtrise d’ouvrage a adopté le concept après les premiers tests, séduite par la magie lumineuse et l’atmosphère originale créée. Remerciements de la maitrise d’œuvre à Karl Schreiber pour la fourniture des « rayons » en pleine fermeture estivale de leur usine.

Éclairage du centre de la fleur de la verrière
Une source de LED multicolores sur mesure de GDS Coemar est également intégrée pour éclairer le centre de la fleur, quasiment au ras du verre.
Installation des produits d’éclairage dans le patrimoine
L’installation des projecteurs par D6 Bell Light a été dirigée par Cédric Devy, chef de projet technique, et Claudiu Apati, responsable bureau d’études. « Notre rôle était de fournir, configurer et installer les produits, et de mettre en place tout le pilotage dans un délai record : les deux mois de fermeture estivale du théâtre », explique Stéphane Rullier.

« Tous nos techniciens sur ce projet sont allés faire une formation cordiste pour prendre en compte les enjeux de travailler à 25 mètres de haut. Le but n’était pas de devenir cordiste, mais de prendre conscience que quand on prend un marteau, il ne faut surtout pas le faire tomber sur la verrière du début du siècle, classée monument historique. Sinon, ça va être un drame ! ». Rendue complexe par la hauteur et par le caractère classé du bâtiment, l’installation a néanmoins nécessité la mobilisation des cordistes de la société Colibri.

Scénarios lumière et retours d’expérience
Le Théâtre des Champs-Élysées est redevenu un « lieu unique » chaque soir grâce aux scénarios d’éclairage dynamique programmés. Yann Jourdan détaille : « Le dispositif s’adapte aux codes du spectacle lyrique : entrée du public, arrivée des musiciens et lever de l’orchestre par le chef. Chaque moment a son état de lumière graphique qui affirme une identité visuelle spécifique. » Les transitions, réglées au détail près, accompagnent la narration du spectacle, préservant la dimension architecturale tout en plongeant le public dans l’univers de la représentation.

Le tout est piloté par une interface de contrôle centralisée en DMX, offrant une extrême souplesse : près de 3 000 circuits de commande sont mobilisables pour façonner lumière, effets et ambiances.
Le retour d’expérience est unanimement positif. Les dorures, marbres et tissus rouges magnifiés, la fresque circulaire révélée dans ses nuances les plus raffinées, la lumière colorée de la coupole deviennent la signature du lieu… « C’est un des plus beaux projets de ma vie », confie Stéphane Rullier, qui place cette réussite au même niveau que ses interventions à l’Opéra-Comique ou à l’Odéon.

Julien Thery conclut : « Ce projet prouve qu’avec des produits catalogues, des calibrations exigeantes et le talent du concepteur lumière, on réussit l’alliance du patrimoine et de la technologie. N’importe quel gestionnaire de lieu similaire peut s’inspirer de cette démarche. »
Enfin, cette réalisation a été couronnée de deux prix, le LIT Lighting Design Awards 2025 et celui du jeune concepteur lumière 2025 de l’ACE. Bravo à cette belle rénovation du patrimoine en éclairage dynamique !
Quand la lumière réinvente le patrimoine
Aujourd’hui, la rénovation de la coupole du Théâtre des Champs-Élysées transcende la technique pour devenir un manifeste. Au service de l’art et du public, ce patrimoine vivant est magnifié par une lumière aussi exigeante qu’innovante. Cette salle de spectacle revitalisée propose chaque soir une expérience unique. Et dans les coulisses, l’union d’artisans, de techniciens et d’artistes a montré que l’excellence collective peut toujours illuminer le futur du spectacle vivant, bien au-delà de la capitale !
Équipe du projet
Contact
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Robe Lighting France SASBruno François
|
Lieu
- Théâtre des Champs-Élysées
- Paris, France

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